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EMMA -1940- Guerre et destinée. Épisode 6/6

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 27 nov. 2025
  • 6 min de lecture
Une infirmière sage-femme tenant son bébé dans les bras, tend sa main vers une autre qui lui est tendue pour la sauver. Derrière elle, l'obscurité, devant la lumière symbolisant la vie.
Une infirmière sage-femme tenant son bébé dans les bras, tend sa main vers une autre qui lui est tendue pour la sauver. Derrière elle, l'obscurité, devant la lumière symbolisant la vie.

Retour à Toulon — Juillet 1940

Ce voyage ressemble à la fuite impérieuse et désespérée entre une ligne séparant les enfers de ses zélés servants « pétaino-germaniques » et la promesse d’un doux paradis. Car, alors qu’elles quittent la gare toulonnaise à pied, vers leurs petits domiciles, Emma et Mariette respirent un air merveilleusement léger, empli des senteurs parfumées de résine de pins et d’eucalyptus. Tout est calme et souriant.

Mariette a hâte de revoir son Paul qui va incessamment arriver avec une permission de quinze jours. « Quinze jours de bonheur ! », s’est-elle exclamée maladroitement pendant qu’Emma pique du nez ! Mais elle est d’un tempérament combatif et n’est pas inquiète de sa nouvelle et véritable solitude. Et puis elle sait qu’elle pourra compter sur l’aide et la compagnie de son amie en toute circonstance.

La première chose à faire est de trouver du travail. À l’Amirauté où elle s’est rendue aussitôt après s’être remise du voyage, sa condition de veuve de guerre lui donne des priorités. Elle est pressentie pour un poste de confiance auprès de la femme de l’Amiral de la Flotte. Rien de moins. L’entrevue est directement planifiée au téléphone par le planton de l’Arsenal.

Cette mise en relation va orienter toute sa vie future. Et donc la mienne.

Ce poste a été plus ou moins inventé pour venir en aide à une veuve de guerre. Il s’agit en fait de l’équivalent militaire de la fonction d’« Aide de Camp » attribué à un Général ou un Amiral. De fait, pourquoi la femme du plus puissant chef d’une des flottes les plus puissantes du monde n’aurait-elle pas droit à une « Aide de Camp » ? C’est en tout cas la requête qui fut exprimée par Madame l’Amiral…

Emma remplit cette fonction à merveille. Attentionnée, bienveillante, attentive à tous les besoins de Madame l’Amiral, elle est capable d’aborder sobrement et efficacement tous les sujets, même relativement importants. Elle acquiert ainsi d’abord la confiance, puis l’amitié de cette puissante femme dont le drame intime est de ne pas avoir d’enfants. D’assistante, puis conseillère, elle devient finalement confidente, si ce n’est fille adoptive. Il n’est plus question de retour à Coutouvre. Elle ne sait pas encore trop comment, mais sa vie se fera ici ! L’été passe de façon très agréable entre sa meilleure amie alsacienne, et sa nouvelle protectrice hautement intelligente, calme, bienveillante, altière, mais simple.

Emma est dotée du bon sens paysan, donc pragmatique. Si elle a fait ses études de Sage-Femme, ce n’est pas pour rien. Elle a un enfant à nourrir et un avenir à lui assurer. Aussi, lorsqu’elle apprend qu’un service de Maternité va se créer à l’Hôpital Militaire de Sainte-Anne, et en fait part à Mme l’Amiral, au grand regret de celle-ci.

Il y a toutefois un petit problème.

Mademoiselle Soler est une très jolie fille, vive, intelligente, au langage de brancardière, appelant un cul, un cul, et une bite, une bite. Mademoiselle Soler fréquente « de très, très près » un bel homme, le Docteur R., médecin-chirurgien de l’Hôpital Militaire Sainte Anne. Mademoiselle Soler sait rendre cet homme très distingué, fin et raffiné, complètement fou, de sexe et de luxure. Et Mademoiselle Soler se trouve être aussi Sage-Femme…

Aussi, lorsque Emma se présente devant le Médecin-Chef de l’Hôpital Sainte-Anne, ce dernier gratte sa petite moustache fine et bien taillée, bien embarrassé. Il est confus, navré, désolé ; bien que la Maternité ne soit pas encore créée, la place était déjà prise. Emma blêmit. Son caractère volontaire ne peut accepter une telle injustice. Là, c’en est trop ! Elle a des compétences indiscutables, est formée à très bonne école par une des meilleures institutions de France, a pratiqué les accouchements les plus difficiles, et voilà que… Non ! Ce poste, elle le veut ! Cet hôpital, elle l’aime déjà. Il est beau, cet hôpital, avec ses allées fleuries et arborées, ses pavillons espacés et modernes, ces blouses blanches qui déambulent sereinement. Elle s’y voit si bien ! Ce poste est si rare. Une maternité dans un hôpital militaire, voilà qui est original. Il faut être en pleine guerre pour voir une chose pareille.

Beaucoup de femmes se retrouvent comme elle, veuve de guerre et enceinte. Ce service devient une nécessité absolue. En descendant le premier étage du pavillon central, elle aperçoit par une fenêtre l’endroit où il sera installé. Un vaste pavillon, où il pourra y avoir plein de beaux bébés et de lits pour accueillir les nouvelles mamans. Les eucalyptus viennent en caresser les fenêtres. Elle soupire et serre les poings.

C’est l’heure de prendre son service chez son amie l’Amirale. Elle arrive en avance, désespérée et agitée. La grande dame s’étonne de ce comportement si rare. Emma lui raconte l’histoire. Révoltée, cette femme d’habitude si sereine prend le téléphone et appelle son mari. Lorsqu’elle raccroche, elle si distante et distinguée prend une mimique de conspiratrice :

« Mon enfant, soyez patiente. Nous allons voir ce que nous pouvons faire pour vous. Ce n’est pas de gaieté de cœur, notez-bien, car je vois bien que je vais vous perdre. Mais vous méritez mieux que de tenir la jambe à une aristocrate capricieuse. Allez, séchez ces larmes. Je préfère vous voir souriante. Et vous avez de bonnes chances de l’être avant peu, lui dit-elle en lui séchant les joues avec un fin mouchoir brodé au Tonkin, souvenir délicat d’un séjour lointain. »

« Elle a raison, se dit-elle. Je ne vais pas rester domestique toute ma vie, même avec la meilleure patronne du monde.

L’affaire n’est pas gagnée, cependant.


Emma et Louis

L’appartement que prend Louis, rue Chevalier Paul est petit, mais très agréable. De sa table de travail qu’il ne quitte que pour se rendre à son poste, il a une jolie vue sur la rade à travers les arbres qui descendent en enfilade vers le port. De là, il peut se rendre à pied à l’Hôpital.

À l’Hôpital ! Quel doux mot ! Il en avait tant rêvé ! Bien qu’interne, le Médecin Général le nomma responsable de ce tout nouveau service qu’était la Maternité. Une véritable affectation, pas un poste de circonstances. Exaltant !

Bon, d’accord. C’est un petit service. Tant mieux. Il pourra se familiariser avec sa fonction et ses collaborateurs. Il n’y a pas encore un seul bébé dans ce joli pavillon indépendant, par lequel on accède par un double escalier sur un perron. La Maternité dépend du Service de Médecine générale, dirigé par le Capitaine Sériani. C’est à lui que Louis, par conséquent, doit rendre des comptes.

Tout est à faire. La première chose : rendre visite à la Sage-Femme. On l’a prévenu ; c’était une ogresse. Il aura du mal à d’imposer. Son langage, il devra s’y faire. Heureusement que les nouveau-nés ne sont pas encore en âge de comprendre ! Cela frise l’agression sexuelle verbale. Pour qu’un militaire dise ça…

Colette Soler l’attend sur le perron. Elle n’a visiblement rien à faire.

—        Alors, bordel, c’est à cette heure-ci qu’on arrive ? lui envoie-t-elle en souriant énergiquement.

Un peu interloqué, Louis adopte la même attitude souriante pour lui renvoyer qu’elle ferait bien de faire l’inventaire de tout ce qui manque, afin de remettre la liste au gestionnaire de l’hôpital avant midi.

En quelques jours l’équipement arrive. Il provient d’“Amérique”, comme ils disent tous. Autant dire que c’est un critère de qualité. Louis s’entend plutôt bien avec Colette. Il aime bien ce type de personnage “franc du collier”. Il sait qu’il peut compter sur elle. Ce n’est pas une touriste en visite. Jolie, petite et menu, son visage respire la droiture. Son menton est volontaire, sa mâchoire, plutôt carrée. Mais c’est surtout ce regard perçant qui vous fixe droit dans les yeux bien que sans arrêt en activité, qui inspire la confiance.

En quelques jours, les mamans arrivent les unes après les autres. Cela devient agité à l’intérieur. Il est de plus en plus question de faire venir une autre Sage-Femme. Colette, dévouée jours et nuits, sent la fatigue s’accumuler. La femme qu’elle a entrevue un mois auparavant et qu’elle a considérée comme rivale, serait finalement bienvenue, maintenant. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Alors qu’elle se pose la question, elle voit par la porte apparaître Emma Labrosse. Par réflexe, la Sage-Femme, militaire de carrière, se renfrogne en voyant cette jolie femme fraîche et simple. Emma l’ignore superbement et se rend directement au bureau de l’interne.

—     Bonjour. Je m’appelle Emma Labrosse et j’ai une lettre à vous remettre. Je viens prendre mes fonctions dès demain, mais je souhaitais me présenter à vous aujourd’hui. »

—     Eh bien ! Voilà une heureuse nouvelle !

Louis décachète l’enveloppe. Une chaleureuse recommandation s’y trouve, ainsi que des états de service élogieux.

—     Parfait, tout ça ! Votre consœur va être très heureuse de votre arrivée. Venez. Je vais vous présenter.

—     Je n’ai pas eu cette impression, répond Emma en dévisageant par la porte vitrée sa future partenaire.

—     Allons, allons. Vous allez voir. Nous avons tous besoin de vous ici.

Les deux femmes deviendront les meilleures amies du monde.

Quant au jeune toubib, celui-ci dévisage un peu mieux cette nouvelle recrue.

Il n’y a pas besoin d’être grand devin ni même fin psychologue pour comprendre que cet homme est en train de passer de l’état de célibataire à celui de mari potentiel, c’est-à-dire mon futur père.


Car Emma était ma mère.


Leurs aventures de guerre n'étaient pas finies. Ceci est une autre histoire.

Mais de leur rencontre allait naître deux fils.


Concernant le deuxième... je vous oriente vers mon premier post : "Premier voyage ou simple vibrations temporelles ?", car il s'agit du début d'existence de votre serviteur. 😉☺️

Mes amis lecteurs, on pourrait dire que sans le geste maladroit d'un marin ayant entrainé l'explosion du Pluton, je n'aurais jamais existé !

 

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