Une urgence sanitaire...
- Jean-Bernard MICHEL

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture

Ce jour-là…
... ou plutôt cette nuit-là. Il est trois heures du matin. Le téléphone carillonne. Non, je ne rêve pas. Aussitôt, mes sens sont en alerte. Je saute sur mes deux pieds. Le bignou est dans l’entrée (oui, en 1990, les smartphones sont encore à l’état de fantasme). S’il sonne à cette heure-là, c’est qu’il faut réagir vite. Une voix féminine que je connais bien ; la conversation est brève :
— Décollage aussitôt que possible. L’ambulance est en route, me dit d’une voix ensommeillée la secrétaire préposée aux vols de nuit.
— Pour où ?
— On ne sait pas encore.
En une minute, je passe de l’état de dormeur enfoui dans une douce couette, à un aviateur en uniforme. Je saute sur ma moto, direction l’aéroport de Nice. Les barrières s’ouvrent — les gendarmes préposés à l’entrée me connaissent — et je me gare à côté de « mon » avion, un joli biréacteur « Citation ». Il est parqué non loin du seuil de piste, prêt à être opérationnel pour être en l’air très vite. Il fait bon. C’est l’été. L'aéroport est désert. Ce silence est insolite mais agréable. Les plots lumineux et colorés de la piste sont une invitation à l'envol. L’hôtesse arrive. On se bise. Le temps d’enlever les caches qui obstruent toutes les ouvertures, réacteurs compris, et je vois les lueurs bleues des gyrophares qui se profilent au loin dans ma direction. L’ambulance roule à toute allure sur le tarmac. Elle se gare à côté du sas d’entrée. Un petit homme rondouillard et débonnaire en descend aussitôt avec une grosse glacière très lourde. Je l’aide à s’installer dans l'habitacle. C’est le chirurgien. Dans la pénombre, on chuchote. Les mots sont brefs.
— On va où ? je questionne.
— Je ne sais pas. On a deux organes potentiellement greffables, un dans le Nord, vers Strasbourg, et un autre à Bordeaux. On est en train d’évaluer lequel des deux greffons est le meilleur. C’est pour une femme de trente ans. Hépatite Fuminens. Elle n’a que quelques heures à vivre. Il ne faut pas se louper.
— Les organes sont déjà prélevés ?
— Non, c’est celui qui opère qui doit prélever. Donc c’est moi. On les analyse en ce moment. On saura très vite où on va, au sens propre et figuré.
— OK, nous décollerons et prendrons une route médiane entre les deux villes et puis on définira en vol la destination quand on la connaîtra. Attachez-vous, c'est parti. L’hôtesse est à votre disposition pendant le vol.
J’informe la tour de contrôle de la problématique pendant le roulage jusqu’au seuil de piste 04. Il est rare, en aviation, de décoller comme un bolide dans la nature sans savoir où on atterrira.
— OK, Papa Tango. J’ouvre la route devant vous. Vous êtes prioritaire. Vous m’informerez plus tard de votre destination. Autorisé au décollage piste 04.
— Bien reçu. Décollage, virage à droite, puis cap au nord.
J’effectue une grande courbe en montée au-dessus de la mer, qui débute face à l’est pour revenir vers le nord en survolant Antibes à déjà plusieurs milliers de mètres d’altitude. Les lueurs du jour commencent à éclairer le ciel d’un somptueux dégradé pourpre tandis que les lumières urbaines diffusent encore leur lumière orangée, irriguant la vie au sol tel un gigantesque réseau sanguin.
Au niveau de Montpellier, la nouvelle tombe par radio : ce sera Bordeaux. Je plonge maintenant à plus de huit cents à l’heure vers l’ouest. Le contrôle aérien dévie tout ce qui risque d’obstruer ma route. J’ai l’impression d’être un plongeur sous-marin qui repousse des nuées de poissons effrayés devant moi. J’adore mon métier. Sentiments de liberté, de rigueur et de beauté. Sentiment de participer au sauvetage d’une femme de trente ans entre la vie et la mort, mère, épouse, entourée d’amours angoissés.
À peine atterris, une ambulance emporte notre chirurgien vers son destin et celui de sa patiente. J’attends. J’attends. Je suis inquiet du résultat du greffon. Va-t-il être suffisamment bon pour elle ? Je médite sur l’importance de tous ce dispositif, de tous ces gens qui œuvrent dans la nuit à sauver cette femme.
Et aussi que je prendrais bien un café-crème et un croissant. L’hôtesse devance ma demande et ça me réchauffe le cœur et l’esprit. Je vole sans copilote par dérogation sur ce type de transport et j’ai besoin d’être au top.
Enfin l’ambulance revient. Même ballet. Fermeture des portes. Mise en route, et retour sur les « chapeaux de nuages ». Grâce aux contrôleurs qui m'ouvrent le ciel, je choisis la route la plus courte possible. Je propose à l’homme de l’art de prendre la place du copilote, ce qu’il accepte volontiers. Ça me tient compagnie et en échange je réponds à ses nombreuses questions sur l’aviation. Oui, Miriadair est une compagnie de transport public de jets d’affaires. Oui, elle bénéficie d’un contrat la liant au CHU de Nice pour les vols sanitaires. Et, oui, nous transportons aussi toutes sortes de gens, même des membres du gouvernement (de gauche) qui rentrent chez eux en jet privé financé par la « caisse noire » de Mitterrand. Oui, oui, des économies conséquentes sont apportées par ce type de transport : cadres de sociétés volant tout en travaillant ensemble pendant le transport, gagnant un temps fou sur les destinations transversales, et sur l’Europe. Ça réduit drastiquement le coût carbone par siège/passagers. Oui, j’ai un beau métier, merci. »
Il est sept heures trente du matin. L’ambulance est repartie. Du personnel au sol prend en charge mon avion. Bise à l’hôtesse. J’enfourche ma moto et je rêve déjà de ma couette dans laquelle je vais m’enfouir à nouveau.
Le « chir » m’avait promis de me téléphoner pour m’informer du succès de l’intervention. Il ne m’a jamais rappelé. J’en déduis que son doute (il m’avait confié son inquiétude sur la qualité moyenne du greffon) était peut-être justifié… Ou alors, peut-être, vit-elle et a-t-il simplement oublié de m'apprendre la bonne nouvelle ? Peut-être… J'ai envie d'y croire. J'ai envie de l'imaginer grand-mère avec ses petits-enfants sur les genoux.





Commentaires