Fraternité
- Jean-Bernard MICHEL

- 10 janv.
- 5 min de lecture

Ce jour-là, je me trouvais dans le Sahara mauritanien, à des centaines de kilomètres de toute terre civilisée et n’avais avec moi qu’un sac à dos. Le véhicule qui m’avait amené là me laissa au milieu de nulle part, excepté le fait que cet endroit, sur une carte, s’appelait « Choum ». Lui devait filer plein ouest, et moi plein sud.
Je restai donc dans le désert, à la croisée de ces deux pistes. Le chauffeur mauritanien m’avait affirmé qu'un taxi-brousse passerait sans doute le lendemain… ou peut-être plus tard, Inch’Allah.
À Choum, mes souhaits se limitaient à trouver de l’eau. La journée finissait. Ma gourde sonnait creux. Le bruit du véhicule s’évanouit, laissant la place au sifflement du vent.
À l’intersection de ces deux pistes se trouvaient quelques tentes de nomades touaregs, faites de peaux de bêtes qui claquaient en déchirant le silence. Passant devant l’une d’elles, je vis à l’intérieur un rassemblement d’hommes enturbannés de bleu qui se tenaient assis en cercle sans un mot. Une des personnes à la peau sombre, ridée et burinée, les yeux voilés par une cataracte avancée, sortit de la tente et me fit silencieusement signe d’entrer. Je pénétrai donc me mettre à l’abri du soleil déclinant et m’assit au sol sur un tapis, comme tout le monde. La tente vibrait de toutes ses membrures. Au centre se trouvait un réchaud à partir duquel officiait un Maure sur une misérable théière en fer blanc, laquelle circulait régulièrement dans le cercle.
On m’offrit un verre qui avait été autrefois transparent avant d’être dépoli pour avoir été lavé dans le sable. Le thé à la menthe hydrata ma gorge desséchée. Je fermai les yeux de plaisir et me dis que c’était la meilleure boisson que je n’avais jamais bue de toute ma vie. Puis on m’en offrit un autre à nouveau, jusqu’à satiété, tandis que la théière continuait de circuler. Personne ne me posa de questions. Personne ne me demanda d’où je venais, pourquoi j’étais là, ni où j’allais, ni évoqua le mot argent. Tout le monde écoutait le silence et le vent.
Le soleil se couchait. Je saluai mes hôtes, la main sur le cœur, et me mis en quête d’un endroit solitaire pour passer la nuit dans le sable. Je grimpai au sommet d’une grande dune. De là, je pouvais voir à perte de vue ce paysage extraordinaire qui
rougeoyait encore à l’infini. Je finis mon ascension tandis que la lune et les étoiles s’allumaient et qu'une clarté irréelle inondait le désert.
Au sommet de la dune, le sable froid crissait sous mes Pataugas. Le vent, léger mais constant, soulevait des volutes argentées qui dansaient sous la lumière des étoiles.
J’avais posé mon sac à dos, lourd de poussière et de fatigue, pour reprendre mon souffle. Le silence semblait total, presque sacré.
C’est alors que je l’ai vue.
Silhouette d’abord floue, elle se découpait sur la crête opposée. Puis, dans le clair-obscur lunaire, un éclat métallique a traversé l’air — le canon d’un fusil, braqué droit sur moi.
Mon cœur s’est figé. L’homme ne bougeait pas. Son visage, entièrement dissimulé sous un chèche, ne laissait paraître que deux yeux, d’un éclat étrange, presque phosphorescent. Ces yeux ne clignaient pas. Ils me fixaient, avec une intensité qui me glaça le sang.
Le vent s’est levé, emportant un pan de son voile. J’ai cru distinguer un murmure, ou peut-être le simple souffle du désert. Autour de nous, l’immensité semblait suspendue, comme si tout le monde retenait sa respiration.
Je ne sais plus si j’étais éveillé ou pris dans un rêve trop réel.
Il semblait être jeune, âgé peut-être de dix-sept ans, Touareg enturbanné de bleu, le visage caché par le chèche. Il me pointait toujours avec son fusil. Passé la surprise, je lui demandai ce qu’il voulait ; dans un bon français, il exigea mes papiers. Puis il s’empara de mon sac à la recherche de quelque richesse.
La moutarde me monta au nez. J’avais devant moi un jeune loup sauvage. Il pouvait me tuer en toute impunité, d’une simple crispation du doigt. Jamais personne ne saurait ce que je serai devenu. Je levai la tête pour réfléchir au comportement à adopter. Le ciel, dans ces contrées, est sans aucune pollution lumineuse. Son intensité est impressionnante. Et sa lumière jaillit dans mon esprit, venant de la clarté pâle de ces milliards de petits lampadaires en train de s’allumer au-dessus de nous.
Je m’adressai à lui brutalement : « Regarde là », lui dis-je en pointant la Grande Ourse. Il se retourna sans comprendre. « Regarde le ciel ! » Il ne comprenait toujours pas. Alors je lui criais, furieux, que sous ce ciel, nous étions des frères, lui et moi. Je lui expliquai l’absurdité de son comportement et parti dans un grand discours lyrique, racontant en substance que dans cet immense univers dont le mystère nous échappait, nous étions tous des frères humains, que nos misérables vies ne valaient rien face à l’immensité de cette voûte étoilée, mais que de là-haut nos comportements étaient jugés.
Il avait mes papiers d’identité en main. « Français ? » me demanda-t-il. Je lui fis remarquer qu’il savait bien lire, en effet. « J’ai mon BEPC », dit-il crânement.
Il me regarda longuement. Je l’avais désarmé. J’avais désarmé sa férocité de bête sauvage. Il sourit, découvrant des dents carnassières étincelantes. Il s’assit à côté de moi et nous regardâmes le ciel un long moment.
Puis nous philosophâmes des heures sur notre raison d’être sur Terre. Et cet humain mystérieux que tout séparait de moi, culturellement, religieusement, économiquement, géographiquement, devint un frère sur lequel je savais pouvoir compter. Au moins pour passer le reste de la nuit sereinement.
Le lendemain, sur les dunes du soleil levant, j’étais seul. Il avait disparu. Mon sac était intact et je repris ma route.
En rejoignant le campement, je trouvais le taxi-brousse qui devait m’amener à Nouakchott, la capitale. Le vent de sable s’était levé alors que nous partions. Le chauffeur, un Touareg, conduisait vite sans aucune visibilité. J’étais à sa droite. Devant moi, je ne voyais rien d’autre qu’une atmosphère jaune très agitée où la lumière se diffusait en halo. Comment pouvait-il se diriger ? il n’y avait aucune piste ! Comment faire cinq cents kilomètres dans ces conditions. Soudain, il arrêta la voiture et sortit. Je le distinguais à peine dans la tourmente. Sa silhouette disparaissait par intermittence. Il était planté droit comme un piquet, le nez en l’air, immobile tel un fantôme, son abaya flottant dans les tourbillons, et resta comme cela au moins dix minutes. Puis il revint, m’adressa un sourire satisfait et redémarra. Par quel mystère avait-il deviné par où passer dans ce vent de sable totalement opaque. En arrivant à bon port, douze heures plus tard, il me serra la main. C’est tout. Il m’avait à peine fait payer, le sourire en plus.
Mes amis, cela pour dire qu’il peut arriver, au cours de voyages dans des contrées infiniment sauvages, que certains symboles universels fassent résonner le sentiment d’humanité qui est en chacun de nous, symboles qui parlent à nous tous, tels le Silence, l’Amitié, et la Fraternité sous une voûte étoilée. Peut-être même en avez-vous reconnu d’autres ?
Ces symboles, intuitivement, peuvent efficacement nous aider à sortir de situations fort délicates.





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