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EMMA - 1939 - Guerre et destinée. Épisode 1

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 15 nov. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 nov. 2025

Retour "au pays" (suite du post « Aux origines »)


Ce jour-là, juste en face de l’usine de tissage tout en bas de la rue principale du village de Coutouvre, près de Roanne, la maison de la famille Labrosse s’anime : Emma est de retour !

Nous sommes en mars 1939. Emma a 22 ans. Elle vient de finir ses études de Sage-Femme à l'Hotel-Dieu de Lyon.


Une sage-femme tient un bébé à l'Hotel-Dieu de Lyon
Emma Sage-Femme

Emma Labrosse a passé son enfance dans cette maison. Oh ! De la rue, elle ne paye pas de mine. Une façade triste et saturée du bruit des machines à tisser ; « Kling-Klang, Kling-Klang, Kling-Klang ». Comme toutes les autres, la maison, avec ses petits rideaux brodés ornant les petits carreaux d’une petite porte qui donne de plein pied sur la cuisine. Grande, la cuisine.

Car lorsque l’on pousse la porte de cette cuisine, tout change. On est saisi par la quiétude et la chaleur de l’endroit. Une immense cuisine, avec une imposante cuisinière ronflante tout en fonte qu’aurait envié le maître-queue du Carlton ou du Negresco. Une grande horloge datant de Louis XIV donne le rythme voluptueusement lent de la vie domestique. Plusieurs chats ronronnent sur les chaises et la bouilloire sur le fourneau exhale doucement sa vapeur aux senteurs d’eucalyptus, « pour préserver les bronches d’Emma, dit sa mère Jeanne ».

Une belle grande pièce s’ouvre sur la droite. Si l’on traverse ce lieu lénifiant, on accède à un sas d’où part l’escalier vers le premier étage. Emma a la première chambre donnant sur le palier. Les seaux « d’aisance » s’y trouvent. Ils ont été nettoyés et attendent leurs prétendants nocturnes.

Donnant également sur la rue, il y a une grande remise, où l’on pourrait mettre une moissonneuse batteuse. La porte à deux battants en bois vermoulu ferme mal, mais ça n’a aucune importance. Il n’y avait pas de voleurs, à Coutouvre. Y en a-t-il seulement eu un jour ? Cette grange recèle à elle seule toutes les fragrances de l’univers. Ou presque ! On peut identifier pêle-mêle l’odeur de la terre battue, du cidre, du moisi, de l’huile, de la graisse, du foin, du bois vermoulu, du bois fraîchement scié, de la résine, du tafia ou de l’osier, de groseille, de fraise des bois. Suspendus à des crocs de bouchers, tels des bœufs sortant de l’abattoir, trois ou quatre solides vélos aux larges guidons en forme de corne de vache attendent en position verticale de prendre le large dans les chemins de campagne environnants. Il y a aussi l’odeur de fromages de chèvres séchant dans le garde-manger grillagé sur un établi, et celle du beurre fraîchement baratté. Et celle, aigre, du « petit lait » caillé. Il y a encore celle de beaux jambons au bout d’une ficelle, emmitouflés dans un linge bien propre pour les protéger des mouches.

En s’approchant du fond de la remise, vers la porte donnant sur la cour, on peut identifier également l’odeur du poulailler et des clapiers où de gros lapins attendent placidement leur sort. Heureusement, il faut passer à l’extérieur pour commencer à sentir la fosse à purin. Eh oui ! Pas de toilettes, pas de W.C aux étages, et il faut sortir faire ses besoins dans une cabane jouxtant la fosse. D’où la précieuse nécessitée des seaux d’aisance que l’on prend sur le palier du premier étage en allant se coucher. Car Emma déteste avoir à descendre en pleine nuit, sortir dans le froid hiver, et passer une partie du temps les fesses à l’air, dans les courants d’air de la fosse à purin.

Louis Labrosse est un homme de grande taille, mince, au visage émacié. Malgré son bleu de travail élimé, sali par les travaux champêtres, il a un port de tête altier et se tient toujours très droit comme s’il s’apprêtait à recevoir l’hostie à l’église. Mais ce qui frappe le plus, c’est son regard. Un regard droit, acéré, dur mais juste. Un regard qu’il ne ferait pas bon croiser dans un moment de rare colère. Un regard durcit par 7 longues années martiales ; trois années de service militaire suivies immédiatement par les quatre effroyables années de la Grande Guerre. Mais Louis est un homme tranquille, bon et sage. Il est justement affairé à aiguiser une faux sur la grosse meule à manivelle supportée par des tréteaux au milieu de la grande cour lorsque Emma vient lui faire une bise matinale. Il interrompt son travail et la prend dans ses bras. Cette marque d’affection est rarissime vis à vis de sa fille. Les marques de tendresse ne se pratiquent pas dans la famille, encore moins les effusions.  Les trois enfants, dont Emma est l’aînée, ont tous été élevés « à la dure ».

Mais ce matin-là est particulier. Emma est revenue de Lyon tard la veille au soir et n’a pas vu ses parents depuis plusieurs mois. Elle adore son père. Il est un modèle de droiture, de courage, d’énergie, de rigueur, et de débrouillardise. Il représente « l’homme », le vrai. Celui sur qui on peut se fier, qui sera toujours là en cas de coup dur. Il l’a guidée dans ses études, n’a jamais contrarié sa foi en Dieu, lui a montré tous les miracles de la nature bienfaisante, raconté les abeilles, qu’il abrite dans les ruches tout au fond du jardin derrière la cour, puis le vaste verger et le potager. Il lui a expliqué la nécessité vitale d’avoir toujours des poules et des lapins avec un potager car, pour avoir vécu la Grande Guerre et la famine, il lui explique « prémonitoirement » que cela pourrait se reproduire plus vite qu’on ne le pense. En somme, dans la hiérarchie des valeurs, le père d’Emma prend tout juste sa place après Dieu. Il y a bien les saints, mais bon…

Elle a bien dormi, Emma, et se sent totalement heureuse de revoir les siens. Sa sœur Suzanne, surnommée « Zanée » et son frère cadet Alexis dorment encore. Elle va pouvoir profiter un peu de son père en égoïste et commence à lui raconter son séjour à Lyon, à l’Hôtel-Dieu. Sa jeunesse resplendit. A 23 ans, elle a le maintien de son père, ce port altier, ce même regard intense, mais pas (pas encore ?) sa dureté effrayante.

Elle lui narre sa réussite dans ses études de Sage-Femme, son sentiment de reconnaissance et d’admiration à l’égard des sœurs de l’Hôtel-Dieu. Son envie de suivre leur exemple et leur vocation.

Louis écoute attentivement sa fille avec beaucoup de bienveillance. Il la regarde, belle, magnifique, épanouie. Pendant qu’elle parle, il se demande, appuyé sur la faux qui attend son heure, si elle a déjà eu des émois amoureux ? Bien sûr, il ne lui vient même par à l’idée qu’elle ait pu commettre le péché originel. Mais au moins, a-t-elle quelque volonté de fonder une famille ? Sa passion pour le dévouement religieux et paramédical est certes visiblement épanouissante, mais voir sa grande fille « finir » chez les bonnes sœurs, quel gâchis ! Il attend patiemment qu’elle termine de lui expliquer comment on extrait un nouveau-né avec des forceps pour lui dire, que « tiens justement » (bien que cela n’ait aucun rapport), le père Jeannot prépare une fête le soir même. « Tu sais, le voisin du champ près de la mare aux grenouilles ? » 

Avant qu’elle n’ait le temps de commenter la proposition qui ne semble pas l’enchanter, sa mère Jeanne annonce que Zannée et Alexis sont levés et que le petit déjeuner est prêt.

Ce mois de mars 1939 est radieux. Cela fait déjà plusieurs jours que le ciel est limpide, ce qui inquiète Louis car si cela continue comme ça, il craint la sécheresse, cette année. Les deux sœurs ont sorti les plus belles robes et comparent les couleurs. Elles ne doivent surtout pas se ressembler. Zanée, deux ans plus jeune, est un vrai pinson. Toujours gaie, toujours chantante, elle a une voix d’une pureté cristalline. Elle jure qu’elle fera de l’opéra plus tard. La soirée qui s’annonce l’excite terriblement. Ce n’est pas le cas d’Emma, mais sûre d’elle-même, elle estime nécessaire de faire ce sacrifice et de ne pas gâcher l’ambiance pour une fois qu’elles se retrouvent.

C’est ainsi qu’elles descendent toutes deux le chemin en terre longeant le fond du jardin auquel on peut accéder par un petit portillon branlant. Les parents ayant l’interdiction de se joindre à elles pour ne pas les « couvrir de ridicule », promettent, un sourire en coin, de les rejoindre plus tard avec Alexis. Celui-ci tout juste sorti de l’adolescence n’a pas, quant à lui, son mot à dire.

Emma et Zannée longent la mare où leur père leur avait appris à pêcher (chasser ?) les grenouilles avec un bout de chiffon rouge. Le jeu consiste à le lancer au bout d’un fil au milieu des nénuphars et, une fois la grenouille attirée et mordant le chiffon, à tirer la ligne brutalement. L’animal une fois dans le pré, il suffit de courir après en bonds grotesques. Cette évocation les fait beaucoup rire. La nuit tombe encore assez tôt et elles voient les lampions de la ferme bien avant d’entendre le son de la bourrée auvergnate. La température est exceptionnellement douce. Un garçon fume appuyé sur la barrière de l’enclos alors qu’elles le franchissent. Il ne les a pas encore vues. Zanée glousse en lançant un coup de coude à Emma. « Qu’est-ce qu’il est beau, dit-elle ! ». C’est un grand blond, au visage carré, aux épaules larges, agitant sa cigarette d’un geste nonchalant, regardant les étoiles qui s’allument. Elles passent devant lui en riant.

La rencontre

Un peu plus tard, la bourrée bat son plein lorsque Jean s’approche d’Emma. Elle, qui n’avait jamais eu d’autre rapport émotionnel qu’avec Dieu, se trouve toute surprise de se sentir fondre. Mais fondre dans le ventre comme elle ne se le serait jamais imaginé ! Il lui parle doucement d’une manière virile, voire brutale qui l’aurait faite fuir à toutes jambes en temps normal.

Et là, est-ce l’air tiède rempli de grillons, est-ce le soulagement d’avoir fini ses études et l’envie de se détendre, est-ce tout simplement le charme de ce jeune homme d’où émane une pulsion vitale féroce, elle se laisse séduire violemment, bestialement. Fascinée par ses aventures de marin venant de l’autre bout du monde, éblouie par la description de cette mer furieuse et douce qui se lit dans ses yeux, elle boit ses paroles quand il lui parle de Toulon (« où est-ce ? »), son port d’attache où scintille au soleil son beau croiseur de haute mer, de son rêve de fonder une famille, « son vrai futur port d’attache », et il rit généreusement de ses expériences hésitantes d’accoucheuse, manifeste de la tendresse lorsqu’elle lui raconte sa virginité, l’écoute avec gravité confier ses doutes quant à sa vocation religieuse. Et, alors que...


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Très vite à venir : épisode 2 : Les émois d’Emma...

 

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