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Tout bouge autour de moi

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 13 nov. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 nov. 2025

En boutre vers les îles Maskali

Ce jour-là, nous sommes en route vers les îles Maskali ce week-end au large de Djibouti. Ces îlots sont des étendues vides et sablonneuses où poussent, au mieux, quelques arbustes déchiquetés par les vents souvent furieux de la « Bâb El Mandeb », la porte des Lamentations, à l’entrée de la mer Rouge.

Le boutre qui nous y amène est poussif. Son moteur monocylindre résonne sur une eau plombée, plate et grise. Teuf-teuf-teuf... Il avance à peine. On s’ennuie.

Soudain, ma mère me cherche et ne me trouve pas. Je ne suis pas dans le bateau ! Alerte ! Détresse ! Panique !

Toute la famille cherche autour, dans l’eau glauque... et me voit en train de crawler tranquillement derrière, à la poupe. Leurs cris me font lever la tête. Ils gesticulent. « Bon. Ça va. Pas de quoi s’énerver », me dis-je. Je me rapproche de l’échelle. Ils m’arrachent hors de l’eau et pointent du doigt ce qui les effraie. Je blêmis. Plusieurs requins de grande taille me suivaient, plutôt nerveux. Ma survie se mesurait en secondes.

Une fois atteint le rivage, le boutre accoste. Un autre viendra nous chercher deux jours après. Entre les deux boutres, nous serons seuls au monde, sans échappatoire possible.

Quelques vivres, de quoi boire, et aucun couchage. Il fait si chaud que nous dormirons à même le sable, à la belle étoile. « À la Belle Étoile ». Je me suis toujours demandé pourquoi une telle expression alors qu’il y en a des centaines de milliards rien que dans notre galaxie ? Peut-être parce que le Tout est dans l‘Un ? En l’occurrence « l’Une », la Belle Étoile. Devrait-on l’écrire avec des majuscules ?

C’est donc un week-end ordinaire d’une famille ordinaire, au milieu de rien, sur du sable, dans du vent, une mer corallienne ordinaire, aux couleurs ordinairement magnifiques par conséquent, et un astre solaire à vous pétrifier sur place en statue de sel tant sa puissance est violente.

Chacun vaque à ses occupations sans trop se soucier des autres, plonge, nage, fouille, farfouille sous l’eau. On me fiche une paix royale et je ressens plus que tout le plaisir de la liberté. Tout n’est pas négatif dans cette famille.

J’avais appris — peut-être un peu vite — à ne pas avoir peur de n’importe quoi ou du moins à relativiser mes peurs.

Un aileron de requin passe le long du rivage ? OK. On attend qu’il passe.

Il revient ?

Alors là, depuis mon expérience de la veille, je sais qu’il faut faire attention, car il chasse.

On lui fait peur, et c’est tout. Il s’en va.

En revanche, ceux contre lesquels je garderai toujours une dent — de requin bien sûr —, ce sont les requins-marteaux. Car eux sont vraiment voraces et agressifs. C’est sûrement un des leurs qui m’a lacéré le pied gauche quelques mois avant, ce qui s’est terminé par une infection énorme, des séances de pénicilline et de souffrance.

C’est donc un week-end banal.

Banales, les deux nuits qui vont suivre le seront beaucoup moins : je m’endors donc à même le sable dans le bercement des vagues et du vent. C’est la pleine lune, détail très important pour deux raisons. La première est lumineusement évidente, la seconde est… de l’ordre de l’indicible.


un petit garçon dort sur une ile déserte alors que des crabes bougent autour de lui
Sur les iles Maskali en mer Rouge, des millions de crabes évoluent pendant que le petit garçon dort.

Je ne suis pas très chatouilleux. Aussi, en pleine nuit, au sortir de mon rêve, lorsque je réalise que l’on me chatouille, je pense que c’est un de mes frères — les deux sont facétieux. Mais je prends lentement conscience que c’est mon corps entier que l’on chatouille, ce qui est hors de leurs possibilités.

J’ouvre doucement les yeux jusqu’à les écarquiller de surprise : l’île entière est en mouvement ! Ou alors moi ? Je ne sais plus. Tout bouge autour de moi, mais aussi sur moi ! Des milliers (des millions ?) d’êtres translucides couleur de lune, des crabes rigolos circulent, tous dans le même sens d’un côté, puis de l’autre, puis repartent encore comme le ressac de la mer, ou comme les étourneaux dans le ciel. Ils sont si nombreux qu’il est impossible de distinguer le sable. Ils circulent sans tenir compte de ma présence, et me passent dessus comme si je n’existais pas. Un sentiment de vertige me prend.

J’ai lu plus tard un récit de Henri de Monfreid, alors qu’il était trafiquant d’armes en mer Rouge, dans lequel il décrit ce phénomène alors qu’il se camoufle la nuit sur une de ces îles — peut-être bien la même ?

À la différence qu’il raconte avoir été mordu par ces crabes, capables d’après lui de dévorer une vache aussi vite que des piranhas. À mon avis, soit il a de l’imagination (déjà, que ferait une vache dans un tel endroit ?), soit les crabes ont senti les mauvaises ondes du personnage dont la réputation est connue pour être douteuse, et ils ont voulu lui régler son compte.

Tel n’est pas notre cas. Nous pouvons jouir de ce spectacle inouï en toute quiétude. Que font-ils ? Est-ce lié à un rituel de reproduction pendant la pleine lune ? J’avoue ne l’avoir jamais su.

Ces deux nuits me marqueront à vie (encore) par leur magie et leur beauté comme tant d’autres choses durant ce séjour de deux ans dans la côte de Somalies.

 

 
 
 

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