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Premier voyage ou simples vibrations temporelles ?

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 29 sept. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 nov. 2025


Les boudhistes décrètent que la naissance apparaît lors de la conception... Je serais donc cambodgien (alors que je ne suis pas boudhiste ;)) ?
Les boudhistes décrètent que la naissance apparaît lors de la conception... Je serais donc cambodgien (alors que je ne suis pas boudhiste ;)) ?

1949 - Battambang - Cambodge

Faudrait-il être en âge de se souvenir pour se déclarer « existant », pour être autorisé « légitimement » à conter, à raconter ? Voilà donc quelques mois que ma mère me promène.

Nous sommes en juillet 1949...

Les traditions asiatiques, notamment bouddhistes, déclarent que notre âme existe dès la conception de l’embryon. Elle serait la vraie naissance au monde et la première entité, avant le corps et l’esprit — idée partagée par notre académicien franco-chinois, poète et philosophe François Cheng.

Conçu au Cambodge, n’aurais-je pas hérité d’une âme asiatique ? Comment expliquer, sinon, cette curieuse sensation de familiarité que je ressentirai plus tard lorsque je reviendrai sur les lieux ? Familiarité aux sonorités linguistiques, bruits de jungle, de machines de navires ou de sirènes qui résonnent toujours au plus profond de mes fibres dans le liquide amniotique de ma mémoire… ?


L’armée a financé ses études à l’école de « Santé-Navale » de Bordeaux, et après bien des péripéties que je raconterai plus loin, c’est enfin le début de la carrière de Théodore Michel, mon père, comme médecin militaire des troupes d’Outre-Mer, affecté au Cambodge pour une mission de deux ans. Ma mère et mes deux futurs frères qui ont déjà neuf et cinq ans sont du voyage.


CE JOUR-LÀ, nous sommes à Battambang, tout près des temples d’Angkor. C’est là que je suis conçu au cours de ce premier séjour dans les colonies. Diên Biên Phu n’est pas loin, dans le temps et dans l’espace. Ce nouveau conflit a chassé l’autre. L’empire, affaibli par les guerres teutonnes, déstabilisé par les invasions japonaises, grignoté par les pressions politiques américaines, résistera encore quelques années, notamment au régime communiste d’Ho-Chi-Minh qui a envahi le Viet-Nam nord au grand dam des vietnamiens du Sud.

Je suis donc d’ores et déjà présent et j’entends tout…

L’attentat

Lorsque la nouvelle nous parvient, je sens ma mère au bord de l’évanouissement. Sa pression artérielle chute sous l’arythmie de son cœur affolé. C’en est indisposant ! Pendant que l’homme à côté d’elle, mon père, tente de la réconforter, une voix féminine au timbre chantant raconte, avec un fort accent asiatique et beaucoup d’émotion, une histoire que j’écoute à travers le liquide dans lequel je baigne :

—   …et alors après que Micheline quitter Phnom Penh pour Battambang, elle traverser jungle épaisse… Elle s’engouffrer dans défilé étroit, et alors par-dessus train, y en a eu coups de feu. Pham dedans ! Lui tout vu ! Lui seul survivant !

Elle reprend son souffle et continue :

—   Donc, moi dire : Micheline y en a bloqué freins très fort pour arrêter. Communistes attaquer alors. Docteur Nicolas touché par rafale mitraillette depuis voie ferrée. Balle fracasser bassin ou jambes.

—   Oh ! Mon Dieu, mais c’est horrible ! Et alors ?

Je sens ma mère friser l’arythmie. Sa voix est montée dans les aiguës.

—   Dans silence après, Pham entendre appeler lui à l’aide. Puis Pham voir chaussure arriver hauteur des yeux à Docteur Nicolas. Pham voir chaussure appuyer sur joue Docteur Nicolas, et révolver viser lui. Pham beaucoup peur ! Pas regarder coup partir, car Pham fermer z’yeux. Grand malheur ! Tous autres blessés achevés même chose ! Pan, pan ! Pham faire le mort, c’est pour ça y en a Pham vivant. Sang beaucoup tout partout, beaucoup poisse !

—   Oui, c’est la poisse, entends-je de la part d’une voix masculine.

L’homme qui doit être mon père s’exprime tristement à l’attention de ma mère, muette d’horreur. Elle a repris ses esprits. Je sens son cœur s’emballer en tous sens comme s’il voulait s’échapper de sa poitrine. Elle reste silencieuse un long moment, recomposant sans doute les détails de la scène du carnage. Elle finit enfin par articuler :

—   Mais alors, puisque Nicolas devait te remplacer au dispensaire, nous ne pouvons plus partir ?

Nous nous levons et faisons quelques pas agités sur la véranda de la maison sur pilotis dont je sais qu’elle surplombe la jungle. Ballotté, je trouve la situation inconfortable de là où je suis ! Ça m’énerve, aussi. C’est contagieux, l’énervement, à la fin ! Je tape du pied. Elle pose une main sur son ventre pour me tranquilliser et revient vers Théo. Oui, mon père s'appelle Théo, d'après ma mère.

—   En tout cas, il est hors de question que nous prenions la Micheline ! Je n’ai pas envie que nous terminions assassinés comme lui !

Théo est sans doute à court d’arguments, car il se tait. Enfin, elle se calme et moi aussi. Le jour tombe brutalement.

Comme s’ils s’étaient donnés le « la », tous les grillons de la forêt se mettent à grésiller en chœur, sitôt le soleil disparu derrière les immenses fromagers. Je perçois le bruissement de leurs feuilles dans le vent de mousson crépusculaire. C’est ainsi tous les soirs à la même heure. Un « Tôquêt », gros lézard vert, lance, comme son nom l’indique, son cri régulier : « Tô-Quêêê ». « Tô-Quêêê ».

J’entends mon père la rassurer, en haussant le ton pour couvrir le fond sonore :

—   Dès qu’un nouveau médecin arrivera, promis, nous partirons vers Saigon puis on embarquera sur un paquebot vers la France. Tu n’as pas à te faire de soucis.

…et moi non plus, bien sûr. Quoi ? Partir ? Mais où ça ? Mais je suis bien, moi, là où je suis ! Partir, c’est aller quelque part ! Et je ne sais même pas ce que cela signifie. Pas encore…

Des hurlements des gibbons courant sur le toit de palmes me font sursauter. En vociférant, ils circulent de la maison vers les arbres tout proches. Tous ces sons me plaisent, toute cette vie que je n’identifie pas encore bien, mais que je ressens intimement et reconnaîtrai plus tard.

Au loin, un feulement de tigre affamé retentit dans la forêt, qui annonce la nuit menaçante de la jungle. J’aime aussi ces bruissements d’animaux sauvages mystérieux ou d’oiseaux caquetant, hululant, piaillant, grinçants, grognant… Je ne suis pas inquiet. Il ne peut rien m’arriver puisque ma mère me protège.  

Je sens autour de moi le confort douillet d’une maison sur pilotis toute en bambous, laquelle craque et oscille au vent de la canopée. Mon ouïe s’épanouit aux tonalités harmonieuses et chantantes de la langue cambodgienne.

Je suis réveillé le matin par le murmure habituel des prières lancinantes des bonzes de la pagode voisine, répétant obsessionnellement des mots qui signifient approximativement : « y en a, y en a pas, y en aura, y en a plus, mais y en aura, y en a pas, y en aura, y en…. ». Ils entrecoupent ces psalmodies de coups de gongs puissants, dont l’onde sonore enveloppe tout et empêche alors mes parents de communiquer. Ces vibrations m’enveloppent.

Justement la grosse voix de mon père résonne tout près de moi à travers le froissement d’un journal. Je ne comprends pas bien. Il parle de « juillet 1949 », de « conflit au Cambodge ». Il y a des mots comme « guérillas larvées », « communistes », « frontière thaïlandaise », « incursions éclair », « attentats ».

***

Je pense qu’il arrive enfin, ce damné remplaçant, car ce matin je suis secoué par les sanglots de ma mère alors que nous quittons ce lieu qu’elle affirme si sensuel et envoûtant.

Ti Nam, notre gouvernante cambodgienne, se répand en pleurs et lamentations. Sa voix si douce, si chantante et si musicale ne me bercera plus. Heureusement, nous la retrouverons par hasard une dizaine d’années plus tard à Phnom Penh. Nous aurons tous les deux la joie de faire notre connaissance mutuelle, et elle pourra me voir désormais sur mes deux pieds.

Il nous faut abandonner la région dont j’entends autour de moi qu’elle devient de moins en moins sûre. Et c’est en convoi de plusieurs voitures pétaradantes et rapides qu’au lever du jour nous fonçons par les routes boueuses de la mousson nocturne. Le périple est exténuant pour ma mère et pour moi, entrecoupé de bivouacs armés, et de haltes furtives dans les garnisons. Les pistes chaotiques n’en finissent pas.

Ma mère s'appelle Emma. Elle se plaint auprès de mon père que c’est pire que la « croisière jaune », car ils se sentent menacés en permanence par le Vietminh communiste en embuscade. L’angoisse crispe son ventre. « Tiens bon, maman ! » Je ressens en même temps qu’elle, chaque trou, chaque bosse, chaque vibration.

Enfin, le delta du Mékong apparaît, puis le port de Saigon.

La ville retentit d’un brouhaha assourdissant. J’entends des musiques et des cris de toute part, jour et nuit, qui me donnent le vertige et me font faire la toupie. À Emma, qui s’étonne d’un tel remue-ménage dans son ventre, mon père explique que la légende chinoise veut que le bruit permanent effraie le Macoui, l’horrible diable, qui du coup préfère s’enfuir. Dans ce tintamarre rassurant, nous prenons un peu de repos avant de monter à bord du « André Lebon ».

Le voyage maritime dure un bon mois. Pas de climatisation dans les cabines, elles n’existent pas. La solution pour rafraîchir l’intérieur de cette boîte de conserve est de placer un manchon hors du hublot, lequel défléchit l’air et le canalise dedans. Mais gare, en cas de grosse mer, à penser à le retirer, car sinon une vague scélérate embarquera soudain violemment quelques tonnes d’eau et inondera les literies qui sentiront l'humidité pendant tout le reste de la traversée, le liquide salé empêchant de sécher le matelas. À qui cela n’est-il pas déjà arrivé ?

Le capitaine narre avec fierté à mes parents les hauts faits de son paquebot, en particulier l’héroïsme dont il a fait preuve en sauvant plus de mille cinq cents vies lors du terrible tremblement de Terre de Yokohama, en baie de Tokyo, en septembre 1923. En quelques secondes, une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants fut rasée.

Le marin raconte qu’il a vu le sol onduler comme s’il eut été pris d’une grosse houle. Le navire était à quai. Les moteurs avaient été déposés pour être révisés, ainsi que les guindeaux servant à l’amarrer. Le ponton s’était écroulé dans la mer. Le bateau, livré à lui-même sans attaches et sans moyen de locomotion, fut hâlé par une simple barque vers un « corps-mort ». De là, il accueillit les familles capables de venir jusqu’à lui, dont Paul Claudel qui était ambassadeur à Tokyo. Les survivants du cataclysme n’étaient pas tirés d’affaire pour autant. Un incendie terrible en brûla une grosse part. Les rescapés restants durent alors lutter contre un tsunami qui en noya une grande quantité encore.

L’André Lebon résista aux flammes qui envahissaient toute la baie, puis aux courants du raz-de-marée qui voulaient entraîner le paquebot vers les décombres de la Terre ferme, en jouant astucieusement avec les amarres fixées sur le coffre flottant.

C’est sur ce vaillant navire, qui avait vaincu tellement d’autres nombreux dangers, dont de redoutables ouragans, que nous naviguons. Autant dire que nous ne risquons rien.

À Toulouse prend fin mon périple intra-utérin.

Oui, c’est donc là, à Toulouse, le 25 octobre 1949, que ma mère me délivre, in extremis.

Tout étonné, je vois de mes propres yeux la planète Terre pour la première fois, à l’issue de cette odyssée si mouvementée, de ce premier voyage si empreint de vibrations sensorielles…

L’aventure ne fait que débuter. Où m’emmènera-t-elle ?

 
 
 

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