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1956 - Naufragés du désert

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 16 oct. 2025
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 nov. 2025

En panne d'essence.

Ce jour-là... nous nous retrouverons au milieu de nulle part, tout seuls, perdus, notre 2-CV Citroën et nous cinq, mon père, ma mère, mes deux frères et moi. Sans issue, sans solutions.

Comment cela a-t-il pu arriver ?


Détresse. En panne d'essence dans un désert de sel dans les Côtes des Somalies.
Détresse. En panne d'essence dans un désert de sel dans les Côtes des Somalies.

Pour nous mettre dans le contexte, il faut préciser que les paysages au sud de la côte des Somalies et d’Éthiopie sont parmi les plus grands, les plus variés et les plus beaux que je n’ai jamais vus de ma vie. Ils sont essentiellement volcaniques. Il y fait tellement chaud que l’on peut y faire cuire un œuf sur une des roches noires qui parsèment le désert à l’infini. J’ai même vu une bouteille en verre blanc aplatie, fondue comme si elle était passée dans un four. Mon père m’explique que le verre fond à quelque six cents degrés Celsius, et pour qu’il fonde, il a fallu que la forme du verre fasse loupe. Je trouve ça magique. Les secrets de la nature me fascinent. Il n’empêche, il fait vraiment très chaud.

Mon père aime raconter que le fond du golfe de Tadjourah s’est refermé à la suite d’événements volcaniques relativement récents, créant une enclave, « verrou » qui aurait fermé la mer. Elle s’est grandement asséchée, laissant une immense étendue à l’épaisse croûte de sel, cent cinquante mètres sous le niveau de la mer, et qui se nomme le lac Assal.

À une centaine de kilomètres de Djibouti, c’est une surface lisse, brûlée de soleil et croûteuse à l’infini, dont un des bords se dilue dans une eau qui doit être aussi salée que la mer Morte, à ce qu’on dit — laquelle se situe, tiens, elle aussi, dans une dépression de trois cents mètres sous le niveau de la mer —. Nous roulons pied au plancher. C’est un des endroits les plus chauds de planète — y en a-t-il d’autres ? —  et c’est de loin mon préféré dans le genre hostile ! On n’arrête plus mon père quand il en parle. Il raconte que c’est aussi le seul endroit, avec l’Islande, où la ceinture de feu sillonnant au fond central des océans apparaît à la surface du globe.

Nous avons abordé un autre jour les rives du lac Abé (ou Abhé, comme on veut). Vulcain, Titan et autres Lucifer ont dû s’y donner rendez-vous. Une immense étendue d’eau totalement lisse ressemble à du plomb fondu tant la fournaise est palpable. La lumière nous fait plisser les yeux.

Tout autour du lac, ce ne sont que fumeroles, cheminées fumantes, « bloup-bloup » et autres gargouillis sortis de l’enfer. Cette étendue d’eau est insolite dans un tel décor, d’autant plus qu’elle est habitée par des millions de flamants roses. Les sons semblent amortis, comme étouffés. À la moindre alerte, cette multitude innombrable s’envole et cela crée un vacarme infernal. Un nuage rose remplit le ciel.

On trouve aussi dans ce décor des étangs curieux. Cela ressemble à de l’eau limpide. Nombreux ont été les légionnaires à se faire prendre au piège. J’essaye d’imaginer l’horreur : ils enlèvent leurs godillots. Quel soulagement au cours d’une expédition éreintante dans le désert que de dénicher un point d’eau où se tremper les pieds endoloris et couverts d’ampoules. Lorsqu’ils les ressortent, il ne reste plus que les os. Parce que ce n’est pas de l’eau, mais du magnésium fondu issu des entrailles de la Terre.

J’adore ces paysages vibrants. Toutes ces vibrations, toutes ces radiations pénètrent mon corps et me font me sentir vivant, en parfaite harmonie avec la planète que j’habite.

Cette joie qui nous habitait, c’était avant notre « aventure ».

Ce jour-là, donc, nous revenons d’une de ces multiples virées merveilleuses, si riches de tout au milieu de rien. Après une escale dans une oasis où nous avons pu prendre un bain dans une vraie piscine à l’ombre, ô luxe suprême, — l’ombre d’un palmier et l’eau sont des mirages beaucoup plus que des réalités dans ce milieu — nous reprenons la route.

La journée est déjà bien entamée et nous sommes tous en retard sur notre horaire. On a beaucoup trop trainé. Les occupants des autres véhicules sont nerveux. Mon père leur dit de partir. Il affirme bien connaître les pistes du retour, pas de problème. D’ailleurs il n’y en a plus que pour quelques heures et il suivra, en cas de doute sur la route à suivre, les traces de leurs voitures.

« Allez-y, on arrivera de nuit. On a l’habitude. Ne vous inquiétez pas ».

Et pourtant, curieusement, mon père est d’un naturel peureux, inquiet, anticipant toujours ce qui pouvait représenter un danger pour lui-même. D’habitude, nous ne partons jamais seuls dans ce milieu hostile. Nous sommes toujours au moins avec trois véhicules.

Et ce jour-là, nous partons donc seuls. Paradoxalement, il a le chic pour se mettre, et nous mettre, dans des situations… pour le moins inconfortables. Bien sûr par ignorance, plus que par goût du risque, et peut-être aussi par témérité afin de nous masquer cette faiblesse.

Ainsi donc nous « fonçons » au milieu de nulle part au beau milieu du lac Assal qui, comme son nom ne l’indique pas, est une vaste étendue de croûte de sel complètement asséchée dans sa partie sud, et plate à perte de vue nous entourant sur plus de cent kilomètres à la ronde. S’il y eut de l’eau salée, c’était il y a fort longtemps.

Et naturellement les traces qu’espérait mon père sont effacées par le vent.

« Ça va aller, ça va aller », répète-t-il sans conviction.

Soudain notre 2CV hoquète. Elle adore hoqueter et je trouve même ça très rigolo, car à cette époque, les modèles de 1956 se mettent à secouer leurs arrière-trains de haut en bas dans un effet de balançoire des plus amusant pour un gosse de mon âge.

Mais là, je pressens que le moment n’est pas choisi pour rigoler. Le hoquet se transforme en râle, et là, alors qu’autour de nous il n’y a rien d’autre que la ligne d’horizon, le moteur se tait.

Le silence nous démontre le vide immense de l’instant. Il est quinze heures. Des petites tornades de chaleur nous entourent et des caresses de vent secouent gentiment la capote fermée au-dessus de nos têtes. Mon père prend la tirette du démarreur. Ouf ! L’engin redémarre. Ce n’est rien ! dit-il, juste une poussière dans le carburateur. Soulagement. Tout le monde se détend, qui venait de prendre conscience de la gravité de la situation si par malheur on avait été en panne.

On ne fait pas cent mètres que la mécanique remet ça. Et cette fois-ci définitivement. Tout le monde descend. Il fait cinquante-quatre degrés à l’ombre. Mais elle est où, l’ombre ? Mon père fait immédiatement le bilan de nos réserves en eau. Il secoue le jerrican.

« On a déconné », dit-il sobrement.

L’habitude, l’insouciance d’un week-end entre amis, la hâte du retour et voilà. On a oublié l’essentiel. Nos réserves d’eau nous permettront de tenir jusqu’à la nuit à cinq, en nous rationnant, mais demain ?

« Demain est un autre jour », dis-je, avec mon grand optimisme naturel sous le regard mitrailleur de mes frères.

Mon père cherche à comprendre ce qu’il se passe. Il regarde la jauge d'essence. Celle-ci consiste en une tirette graduée plongée dans le réservoir. Procédé on ne peut plus simple et efficace, mais le contrôle ne peut s’effectuer qu’à l’arrêt. Sa stupeur consterne toute la famille. Alors que le plein a été fait à l'oasis avec le dernier jerrican d’essence, le réservoir est vide !

Sous le ventre de la machine, nous découvrons le pot-aux-roses. Le bouchon de vidange du réservoir d’essence a heurté une pierre et a été arraché. Pas de solution.

Nous voilà donc réellement naufragés.

Notre perception du temps se fige, mais lui continue sa course à notre insu. Le soleil décline. Nous aussi. La bouche est pâteuse. Le battement de nos cœurs résonne dans nos tempes. Mon père ne veut pas montrer son désarroi, mais celui-ci commence à poindre à travers les excuses qu’il émet. « C’est ma faute, j’aurais dû vérifier, j’aurais dû ci, j’aurais dû ça » …

L’horizon flotte tout autour. J’ai l’impression que nous sommes sous l’eau et que ce que l’on voit, c’est le dessous changeant de la surface, au gré des vagues, des vagues de chaleur.

La 2 CV n’est pas touchable. Elle brûle à son simple contact. On décide d’enlever les sièges et de démonter la bâche du toit – encore une des qualités de cet engin surprenant. Il n’y a pas de place pour tout le monde dessous, alors on se relaie. Ma mère en premier, qui craint la chaleur plus les autres. Il faut dire que nous sommes sous le niveau de la mer, à moins cent cinquante mètres. La température est amplifiée plus qu’ailleurs.

Je demande :

« Et si le verrou qui s’est formé pour empêcher la mer de passer dans le golfe de Tadjourah se disloque lors d’un tremblement de terre ? ».

Je n’ai pas eu de réponse à cette question idiote. Les cristaux de la croûte de sel reflètent les rayons et la bâche ne sert à rien. Ils viennent par en dessous. C’est intenable, mais heureusement, l’astre continue à choir.

« Il rougeoie et on m… », me dis-je au fond de moi, adorant jouer avec les mots. Mais je n’ose plus rien dire.

Le ciel s’embrase et on s’embrasse.

C’est sûrement le dernier jour. Demain on sera mort. Le jerrican est vide.

Qu’il est beau ce ciel ! Que les ciels du désert sont profonds et lumineux ! Vivants, aussi. Vibrants, même. Tout scintille. Allongé sur la croûte craquelée de ce qui a été une mer, fut un temps, je fais contact avec l’univers. Dieu, je ne sais pas encore que c’est, si un jour je l’ai su. Ma mère est croyante, elle prie. Moi, elle a bien tenté de me convaincre, mais ça ne marche pas. Je veux bien, mais à condition d’en savoir plus. Et quand j’en saurai plus… Mais c’est une autre histoire.

Pour l'heure, il me suffit de penser que je vais rejoindre l’univers et cela m’apaise. J’ai l’âge de raison. Je n’ai vraiment pas peur. D’ailleurs personne ne s’occupe de moi ni cherche à me rassurer. Ça me convient.

L’heure est certainement déjà très avancée lorsque je sens, plus que je n’entends, un bourdonnement. Le sang dans les tempes ? Un avion ? Dans ce ciel c’est totalement improbable. Je lève la tête et regarde tout autour. Rien. J’ai dû faire un rêve. Je me rendors.

Une onde, plus qu’un bruit, arrive à nouveau à mon cerveau. J’inspecte le noir profond et lumineux. Il est si intense que je comprendrai plus tard l’immense émotion que je ressentirai au contact des tableaux de Pierre Soulage dont il définira la couleur par le néologisme « outrenoir », un mot qui me parle si bien depuis ce moment-là, ce noir à la luminosité si changeante.

Je fouille donc l’outrenoir. Rien. Ou peut-être, oui, là, un petit reflet de lune au loin ? Ah, mais il n’y a pas de lune ! Alors qu’est-ce que c’est ? Un trait lumineux ! C’est un phare !

« Des phares, m'exclamai-je ! »

Mon père saute sur les siens et les allume, faible et long pinceau crevant l’outrenoir. Quelque part je me dis que c’est dommage. Plus tard j’éteindrai les lumières du tableau de bord de mon avion pour mieux voir le ciel… mais c’est une autre histoire.

L’autre pinceau vient de virer vers nous. C’est maintenant un point lumineux qui se rapproche et qui grossit, grossit. Il en met, du temps, à grossir ! Nous sommes tous éveillés, nous sautons de joie.

C’est un camion de la Légion Étrangère. Basée dans un fortin sur les hauteurs du lac Assal, la Légion française surveille et pacifie la région. Le véhicule est parti à notre recherche dès qu’il a été alerté par nos amis et compagnons de route à qui nous avions faussé compagnie. Ils avaient heureusement eu la bonne idée de rester éveillés et de nous attendre pour s’assurer de notre arrivée.

Nous sommes sauvés !

Cela reste quand même un sacré coup de chance, car trouver une petite 2 CV hors des pistes, perdue dans un océan de cristaux de sel, même de nuit avec les lumières de phares allumées, relève du miracle.

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