EMMA - sept 1939 - Guerre et destinée. Épisode 4
- Jean-Bernard MICHEL

- 21 nov. 2025
- 9 min de lecture
Amorcez… Désamorcez !!! Ordres contradictoires (suite)

Ce jour là...
après trois jours de détente passés à terre dans les bordels et les salles de jeu des souks de Casablanca, l’équipage du Pluton rejoint le bord. Un navire de guerre polonais se trouve non loin de là au mouillage, à quelques encablures à l’entrée du port. Du pont, des marins se saluent, qui ont eu l’occasion et le temps de faire connaissance et de partager quelques plaisirs communs.
Nous sommes le 12 au matin. Jean, en tant qu’artificier, a pour charge de commencer les opérations d’amorçage des détonateurs, qui consistent à placer ceux-ci au cœur de la mine une fois mise à l’eau. Ainsi, chaque mine devient active, prête à exploser « au moindre éternuement », dit-il. Puis il est prévu que ces engins très fortement explosifs soient traînés en chapelet vers leur lieu d’ancrage, à l’entrée du port. La journée est éprouvante. Concentration maximale, chaleur étouffante, repos minimal. Au soir tout l’équipage est exténué. Mais, ouf, c’est presque fini ! Les deux cent cinquante mines, dont chacune est susceptible de faire sauter un bâtiment de fort tonnage, sont disposées sur les rails de mouillage placé en fer à cheval autour du navire et la moitié se trouvent placées dans la partie arrière « des ponts aux mines ».
Deux cent cinquante mines prêtes à être déplacées vers leur destination et fixées à différentes profondeurs par les nageurs de combat formés à St Mandrier. Le croiseur au centre de cette apocalypse potentiel se sent quelque peu inconfortable. Plus que quelques minutes encore et ça ira mieux ! Les quatre cents hommes d’équipage travaillent en confiance. Bien que n’ayant jamais effectué ce travail en milieu opérationnel, ils se sont tellement entraînés que cela leur semble presque routinier, si ce n’est le danger considérable d’être « assis » autour de deux cent cinquante mines amorcées.
Le 12 au soir, alors que les mines vont entamer leur processus d’engloutissement, un ordre provenant de l’Amirauté tombe sur la passerelle : « Opération minage annulée — stop-ordre de désamorcer les mines et de les stocker à terre — stop — retour à Toulon urgent dès la fin des opérations — stop-le Pluton servira dorénavant et jusqu’à nouvel ordre de transport rapide de troupes — stop — ».
Consterné, le commandant Benoît ferme les yeux un instant pour réfléchir. Puis il se résigne et informe son second, lui intimant l’ordre de commencer les opérations de désamorçage dès le lendemain matin. Jusque-là, les marins vont aller se reposer.
Jean reçoit la nouvelle avec mauvaise humeur. Popeye, allongé sur sa couchette, l’entend râler : « Ouais, on est commandé par des c… en haut lieu ! Nous faire exécuter un truc aussi dangereux pour ensuite changer d’avis, c’est n’importe quoi ! Non, mais c’est vrai, quoi ! »
Le 13 septembre 1939, le temps est au beau fixe, mais une houle lente et profonde entre dans la passe par le nord-est, conséquence d’un « coup de chien » quelque part au large, en Atlantique. Ça ne va pas leur faciliter la tâche. Heureusement, la grande digue les protègera un peu malgré tout. Les artificiers prennent leur poste, concentrés au maximum. La manipulation des mines est désormais hautement dangereuse tant qu’elles ne seront pas désamorcées, et Jean observe qu’elles se balancent mollement, pour ainsi dire « innocemment » sur leurs attaches flottantes. A 10 h 30, un coup de sifflet lance l’opération de renflouement. Une par une, les deux cent cinquante mines prennent le trajet inverse et entourent le navire. Jean et Popeye supervisent les manœuvres, eux-mêmes dirigés par l’Officier torpilleur. Chacun garde son calme. Quelques exclamations fusent de temps en temps lorsque le bateau roule un peu trop. Le mât de charge oscille alors que l’énorme bombe en transfert, aux antennes dardées, se balance tel un fléau du moyen-âge, préservée des ballottements et déplacée doucement par trois amarres tenues par trois marins.
C’est alors qu’une chose imprévisible se produit. Une lame anormalement forte drosse le navire contre le quai. Le mât vibre et entra en résonance. L’onde de choc du bateau est transmise à la chaîne supportant la bombe sous-marine.
La bombe sous-marine n’apprécie peut-être pas d’être en l’air à ce moment-là…
Désarrois d’Emma.
Trois mois maintenant, trois mois qu’elle n’a pas eu un mot, pas une information. Quelle saleté que la guerre ! « Bah ! ça, elle ne peut pas durer, entend-elle un peu partout. »
Ce n’est pas possible. Jean va revenir. Il va débarquer comme ça, comme il est parti. Il va l’emmener avec lui au bout du monde ! Il lui avait parlé longuement de ses séjours en Asie, en Indochine, et en particulier à Saigon. Elle a l’impression d’y avoir déjà vécu, tellement ses récits sont nets dans sa tête ; les grandes avenues de Saigon bordées de flamboyants rouge vif, les cyclo-pousses pullulant entre les taxis Renault et la foule grouillante s’exprimant dans cette langue chantante que Jean lui avait assuré avoir été inventée de toutes pièces par un Père missionnaire au siècle dernier. Incroyable ! Comment est-ce possible d’inventer une langue de toutes pièces sur la base de notre alphabet ? Bah ! Elle ne sait pas si elle a vraiment envie d’y aller, finalement.
Elle n’est jamais montée sur un bateau. La mer lui fait trop peur, c’est sûr. Cette mystérieuse inconnue ne s’est dévoilée à elle que depuis quelques mois. Elle n’avait jamais vu un bateau auparavant. Cet univers est trop inquiétant, rempli de naufrages et autres drames impressionnants, de tempêtes ravageuses, de houles telles des montagnes assaillantes se déplaçant à la vitesse d’une locomotive, de fonds ténébreux peuplés de bêtes hideuses et gluantes, brrr ! On est trop bien sur la terre ferme ! Là sont les vraies valeurs ! Son père Théodore le lui a toujours enseigné. Ah ! Épouser un marin, quelle idée ! La vie lui a joué un drôle de tour, elle qui avait imaginé une existence partagée entre la prière dans les galeries de l’Hôtel-Dieu et la mise au monde de petits êtres humains qui ne seraient pas à elle ! Vivre entre la campagne lénifiante et la sérénité des lieux religieux. Raté ! « Commençons par mettre au monde le mien, se dit-elle ! »
Nous sommes fin novembre 1939. Ça ne va plus du tout. Il n’y a plus rien à manger. Les rues sont de plus en plus désertes à Toulon. Les transports sont rares. Emma et Mariette se rendent au Commissariat de la Marine. L’officier qui les reçoit les rassure. Qu’elles ne s’inquiètent pas ! Tout va bien pour eux. Compte tenu des circonstances, il leur indique toutefois qu’ils ne seront pas de retour avant plusieurs mois. La Marine les tiendra au courant. Qu’elles ne s’inquiètent pas !
Cette information fait l’effet d’une douche glacée.
« Plusieurs mois, ont-ils dit ! »
Elles ressortent de l’Amirauté main dans la main avec leurs gros ventres, complètement désemparées. La rue est aussi silencieuse qu’un cimetière. Les feuilles de platanes voltigent aux prémices du vent d’hiver.
Les deux femmes se sentent de plus en plus seules. Rester à Toulon n’a plus de sens. Heureusement le courrier fonctionne encore. Emma prend une décision à la suite d’une lettre de ses parents qui lui propose de revenir à Coutouvre. Ils lui suggèrent même d’accueillir Mariette. Plus d’hésitation !
Elles prennent le train sous un ciel sombre. Il pleut des cataractes. Quelques âmes charitables soulèvent leurs lourdes valises et le wagon charbonneux les emmène vers la douce chaleur familiale.
Elles accouchent à trois jours d’intervalle à l’hôpital de Roanne. Deux vies babillantes se sont rajoutées au foyer. Serge fait ainsi la connaissance de Marguerite, née juste avant lui.
Le fourneau chauffe doucement cette vaste cuisine aux odeurs si familières. Les jours s’écoulent lentement. Les six mois qui ont séparé Emma de ses parents ont semblé des années. La vie insouciante de jadis lui paraît si lointaine ! Et toujours pas de nouvelles ! Que se passait-il donc là-bas. Lui a-t-on caché quelque chose ? C’est ça ! On lui cache quelque chose ! Ce n’est pas possible de rester dans l’inconnu comme ça ! Mariette a reçu plusieurs lettres de son mari. Brèves, certes ! Mais réconfortantes. Il est vivant, en tous cas !
Et Jean ? S’il lui était arrivé quelque chose, la Marine lui aurait dit, quand même ! C’est en tout cas ce que suggérait Mariette… Toujours est-il que la radio, qu’ils écoutent quotidiennement, n’annonce rien concernant le Pluton. L’Afrique du Nord semble en dehors de tout conflit. Aucune information ne filtre concernant les mouvements de la flotte française.
Un soir de janvier, Emma s’étonne de l’absence d’Alexis. Elle a été contente de revoir sa sœur Zannée à Noël, qui suivait des études de chanteuse lyrique à Lyon. Mais elle s’interroge au sujet de son frère. Est-il parti au front ? Déjà ? Si jeune ? Théodore reste dans le vague. Il dit simplement qu’il l’a amené au train, à Roanne, lors de la réquisition des STO. Il vient en effet tout juste d’avoir 17 ans, et les gendarmes sont venus apporter un ordre à exécuter dans les trois jours. Mais elle ne sait rien de plus. Ce n’est qu’après la guerre qu’elle apprendra ce qu’il s’est passé : Alexis avait bien été amené à la gare. Mais son père ne supportant pas de le voir servir de chair à canon, estimant que la famille en avait déjà fait assez pour la France, avait préparé son évasion à la gare suivante. Là, il le récupéra et le cacha jusqu’à la fin de la guerre chez un paysan. Jamais personne ne connaitra l’identité de cet homme ni où Alexis avait été dissimulé et il emportera son secret dans la tombe.
En mars, Emma voit son père Théodore vivre quelque chose de terrible. Jamais, au grand jamais, Théodore n’aurait imaginé de son vivant assister à cette scène : l‘arrivée d’une patrouille allemande motorisée dans la grand-rue de Coutouvre !
De tout temps, les Prussiens avaient été contenus sur leurs frontières ou sur la Marne, ou ailleurs, mais en tout cas contenus. Ils n’avaient jamais passé la Loire, jamais ! Coutouvre semblait à l’abri de toute invasion, au cœur de sa campagne profonde. Et si Théodore avait souffert de l’armée d’abord et de la Grande Guerre ensuite, il est toujours revenu dans le havre de paix qu’est son village. Lorsque Théodore Labrosse voit les motards allemands sur cette route si paisible, il rentre à l’intérieur, tremblant comme un chiwawa, les yeux révulsés, et s’enferme à double tour. Personne ne le revoit pendant une semaine. Jeanne lui passe la nourriture comme s’il était dans une cellule. Pas un mot, pas un échange, rien !
Heureusement, cette patrouille d’éclaireurs ne fait que passer, sans doute à la recherche de quelque grange où passer la nuit. Ces coteaux campagnards ne semblent pas présenter un grand intérêt stratégique pour eux et le traumatisme de Théodore s’estompe petit à petit.
Un peu plus tard, début mars, alors que les bourgeons commencent à poindre sur les cerisiers, Emma et ses parents vont rendre visite à l’oncle d’Emma, Isidore, chez lequel elle a rencontré Jean. Mariette reste à la maison, prétextant qu’il faut baratter le beurre d’urgence avant que la crème ne tourne.
L’oncle a l’air soucieux. Celui-ci prend Théodore à part et l’emmène au fond du jardin. Bizarrement, le temps semble s’être arrêté. Les deux hommes paraissent avoir un conciliabule agité, tout là-bas. Des gestes brusques, inquiétants, comme s’il était arrivé une catastrophe. Emma, qui donne la tétée à son fils, ne peut pas bouger. Mais elle suit d’un regard intrigué, voire inquiet, les manifestations expressives des deux hommes. Que se passe-t-il donc ? Jeanne, pressentant quelque chose d’anormal, essaye bien de détourner l’attention de sa fille par une jérémiade dont elle a le secret. Elle n’a jamais arrêté de gémir pour un oui ou pour un non. « Bah ! Sans doute discutent-ils d’une mauvaise nouvelle venue du front. Ça va si mal, en ce moment ! »
Ce qui intrigue le plus Emma, ce sont les comportements à table. Durant tout le repas, des silences anormaux flottent dans l’atmosphère. Et puis elle note également une sollicitude à son égard qu’elle n’apprécie pas particulièrement. Chez ces paysans rudes et bourrus, elle juge ce type de comportement suspect. Et puis elle connait bien son père. Son regard droit et perçant a l’impression de planer distraitement sur la table. Mais trop affairée par son nourrisson, elle n’y prête plus attention. Sans doute un problème politique doit les agiter, et les problèmes politiques, à elle, ça lui passe largement au-dessus de la tête.
Ce n’est que plus tard dans l’après-midi que les choses se précipitent. Emma doit monter au village pour chercher du lait. Chargée de deux bidons en métal vides, elle pénètre dans la cour de la coopérative agricole, toute en terre battue humide jonchée de paille et de crottin. Une bonne odeur de vache et de foin y flotte. Plus loin, jaillissent d’un enclos quelques sonorités bêlantes de chèvres assorties d’un bruit de clochettes. Au milieu de la cour, deux hommes crottés et bottés, coiffés d’une casquette, la cigarette en papier maïs coincée entre les lèvres, devisent. La jeune femme, de loin, entend à peine leurs voix rocailleuses.
Alors que la paysanne à l’entrée commence avec un entonnoir à lui remplir un de ses bidons, parmi tous ces bruitages, deux mots lointains pénètrent dans son cerveau. Le premier est banal, fréquent, un mot du quotidien : « catastrophe ». Il n’attire pas plus que ça son attention. Mais quelques secondes plus tard, le deuxième la fait sursauter : « Pluton » ! Son cœur s’accélère ! Lâchant ses bidons, elle se met à courir vers les deux paysans.
« Pluton ? Vous venez bien de dire Pluton ? » Sa voix devient hystérique. Les deux hommes se regardent puis leurs yeux se mettent à fixer le sol. « Vous avez des informations ? Vous savez quelque chose ! De quoi parlez-vous ? ». Son cri déchirant emplit la cour. Des larmes commencent à perler sur ses joues. « Qu’est-ce que vous savez sur le Pluton ? Dites ! Je vous en supplie ! Dites-moi ! Mon mari est marin sur le Pluton ! »





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