EMMA -1939- Guerre et destinée. Épisode 3
- Jean-Bernard MICHEL

- 19 nov. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 nov. 2025
Le Pluton à Casablanca (suite)
Ce jour-là, chacune aide son homme à préparer son paquetage. Quelques slips, de bons lainages, quelques douceurs sorties du placard de la cuisine. Tiens, justement, la confiture de mûres de Jeanne... Les gestes sont fébriles, les mots à peine audibles. Les deux appartements se font face sur le petit palier. Entre les deux portes ouvertes, le policier militaire se tient immobile, affreusement gêné. Quelques mots doux rassurants, quelques étreintes, et voilà, pfouit !
Elles se retrouvent seules dans la cage d’escalier, seules et glacées par la solitude qui s’annonce. Mariette prend la main d’Emma. Elles restent un long moment comme ça, toutes les deux penchées sur le vide. Puis Mariette dit à Emma avec son accent alsacien incroyable : « Bon, che krois qu’on a touchours les koteletteu sur le feu ».
Mariette a déniché son Paul par petites annonces dans le journal. Son désir de s’échapper de son village du bout du monde, au fin fond de l’Alsace, l’a poussé à effectuer cette démarche après avoir longuement hésité. Aussi lorsqu’elle rencontre cet homme simple et charismatique, calme, plein d’humour et de joie de vivre, qui a tout naturellement l’idée de fonder un foyer, elle épouse sans hésiter sa vie de marin.
Elle l’aime bien, son homme. Elle sait qu’il partira souvent, et même quelque fois pour longtemps. Mais cela n’aura qu’un temps. Et la retraite est rapide dans la Marine. Et puis c’est un homme courageux et fiable qui la protègera, et qui pourra sans problème travailler après sa retraite militaire pour améliorer l’ordinaire. Pour elle, la situation, bien que désagréable, est normale. Il faut l’assumer.
Emma, en revanche, est beaucoup moins fataliste. Elle n’a pas épousé son homme par raison, mais par amour, voire passion. Enfin, quoiqu’à cet âge, cela veuille dire la même chose. Maintenant qu’elle découvre enfin les joies amoureuses, voilà qu’elle devrait, au bout de quelques mois seulement, se retrouver en manque affectif. Voir partir son mari comme ça, son corps le refuse. Heureusement qu’elle a son amie. Sa précieuse présence la rassure. C’est tellement insolite qu’elles soient enceintes en même temps ! Jusqu’à la date d’accouchement prévue quasi identique.
Pour se rassurer, elles commencent tout haut à rêver layettes et bilboquets. Elles ébauchent les futurs projets. L’installation, d’abord. Leurs petits appartements vont devenir trop exigus. Et si elles commençaient à chercher une petite maison où ils pourraient vivre tous ensemble ? Avec une école pas très loin, dans un quartier tranquille ? Tiens, par exemple, dans les hauteurs, près de l’Hôpital Sainte-Anne de Toulon ? Comme ça, dès qu’elle le pourrait, Emma pourrait reprendre son activité de Sage-Femme ? Et puis Mariette pourrait… ? Mais non... Mariette, elle, voulait plein d’enfants. Plein la maison. Sa raison d’exister, elle en était convaincue, c’était ça !
Pendant ce temps, la voiture de police militaire franchit la belle porte principale de l’Arsenal et se faufile sur les docks en effervescence. Les deux hommes sont déposés devant leur bateau respectif. En posant son paquetage sur sa couchette, Jean échange quelques conversations avec ses copains d’armes.
« Il paraît que le Président de la République a déposé un ultimatum à Hitler. Si après-demain à 17 heures les troupes ne se sont pas retirées de Pologne, on rentre en guerre ! »
- « Merde ! »
- « T’écoutes pas la radio ? »
- « J’ai mieux à faire, répondit l’homme d’Emma en clignant de l’œil. »
Chacun prend ses marques. Jean, qui n’a pas mangé, prend un « en cas » dans les cuisines, préparé par le chef qui a largement anticipé les besoins de ces hommes embarqués de façon impromptue.

Le Pluton est un beau croiseur mouilleur de mines. Jean est fier d’être à son bord. Construit il y a dix ans, il est encore rutilant, et relativement performant pour son tonnage de 4800 tonneaux en usage normal. Il peut naviguer sans problèmes à 30 nœuds sur un long parcours et c’est d’ailleurs la vitesse qu’il compte maintenir en direction du Maroc, plus précisément de Casablanca.
Deux mois auparavant, le bateau a failli être réformé pour devenir un « bateau- école d’applications » pour les jeunes recrues. Rebaptisé « La Tour d’Auvergne », en remplacement du « Jeanne d’Arc », le navire reprend toutefois son sombre nom d’origine et sa fonction guerrière devant l’urgence des événements et la tension internationale. Le jeune commandant, sur la passerelle du nouvellement renommé « Pluton », le Capitaine de Frégate Dubois, un des meilleurs officiers de la marine de guerre française, scrute de ses jumelles la perceptible ligne noire de l’horizon.
Un noir bien spécifique, opaque, différent du noir du ciel et de celui de l’étendue de la mer. Sous la pure voûte étoilée lavée de Mistral, il est heureux de franchir la passe de la rade de Toulon et de faire gambader son navire. Certes, en cas de guerre il n’y a pas de quoi se réjouir, mais c’est le boulot. Après tout c’est un homme d’action, comme tous ses matelots et sous-officiers.
Et là, de l’action, il va y en avoir ! Pour être honnête, ça n’est pas pour leur déplaire, à tous ces hommes. Le Pacha a fait embarquer à son bord, sur ordre de l’Amirauté, quelque 250 mines de mouillage prévues pour être disposées, selon un plan précis, devant l’entrée portuaire de Casablanca. Ces bombes sous-marines participeront à la création d‘un barrage de défense.
Le « Pluton » touchera le Maroc le 5 septembre. Les opérations seront prévues pour commencer dans la nuit du 12 au 13. Alors le port sera sécurisé ; mission accomplie… Enfin, cela seulement si la guerre est déclarée. Et sinon, tant mieux ! Ils auront fait une bonne petite balade, visités les mousmés de Casa et hop ! Retour au bercail !
Il lâche trois bouffées de sa pipe et sourit. L’étrave lâche rageusement un sillage bouillonnant, phosphorescent et symétrique derrière elle. Jean est accoudé au bastingage. Il va prendre son quart dans quelques minutes. Il remplit au maximum ses poumons de cet air salin. Le vent si doux et si léger le rend presque euphorique. « Quel beau métier, quand même, se réjouit-il ! ».
Le 3 septembre, la routine s’est installée. Le « Pluton » croise au large de Majorque lorsqu’à 17h12, la terrifiante nouvelle tombe sous forme de traits et de points du téléscripteur morse situé juste en dessous de la passerelle :
La Guerre ! Merde !
On a eu beau en entendre parler sous forme d’éventualité, depuis des mois, c’est difficile à admettre. « Plus jamais ça ! » avaient dit les anciens. Les cons ! Dans le carré des officiers, tous les gradés sont convoqués. Les visages sombres, désappointés, grimacent. « Merde alors, répètent-ils en cœur ! Ces foutus diplomates n’ont pas réussi à faire entendre raison à cet abruti de « Führer ». Les nazis ne se sont pas dégonflés ! Et les promesses d’Hitler quant à son désintérêt pour l’Ouest ? Tout ça, c’était bidon ! ». La peur mêlée à la colère commence à se lire dans leurs yeux.
Le Commandant se résout à lâcher la nouvelle dans les haut-parleurs. Quatre cents hommes d’équipages, sous-officiers, officiers interrompent leurs tâches le temps du discours. Puis tout le monde reprend son activité gravement. On ne rigole plus. À partir de maintenant, on peut être torpillé à tout instant. Les vigies sont doublées et les équipes d’écoutes « sonar » également.
Toutefois, le 5, le « Pluton » arrive sans encombre et au grand soulagement de tout l’équipage au bon port de Casablanca. La Méditerranée a été déserte ? Les souks le seront moins ! Tout l’équipage, hormis les équipes de service et de veille, est autorisé à se détendre avant d’entreprendre les opérations prévues. L’amorçage des mines est prévu le 12 toute la journée, et la mise à l’eau autour du port dans la nuit. D’ici là, étant très peu probable que les Allemands rôdent dans les parages, les visages sont relativement détendus.
Jean et son camarade de chambrée Gaston se précipitent sur les marchands. Ils ont « fait » l’Indochine plusieurs fois, mais Jean n’est encore jamais allé au Maroc. Il se laisse donc guider par Gaston surnommé Popeye, un brave breton au collier et à la pipe soigneusement entretenue, et aux muscles en acier galvanisé luisant de sueur sous la chaleur marocaine. Ils ont fait leur école d’artificiers ensemble et sont désormais solidaires dans tous les coups durs… et toutes les bagarres. Ce soir-là, ça risque de ne pas être triste !
Emma n’a pas de poste radio, pas plus que Mariette. Installée sur le petit balcon, elle ouvre le journal. Les panzers allemands continuent leur avancée en Pologne, au mépris de toutes les menaces préalables, anglaises, françaises, américaines, canadiennes, pour ne citer qu’eux. Elle est quand même surprise que le quasi-reste du monde entier n’affiche qu’une stricte neutralité sur les violences d’Hitler. « Tous crèvent de peur devant l’ogre nazi, se dit-elle. Si seulement on osait ou pouvait l’arrêter avant que tout ça dégénère ! » Quant aux déclarations de guerre anglaises et françaises, cet ogre n’en a visiblement cure. L’enfant bouge sans arrêt, maintenant. Les coups de pied sont brutaux. « Pff ! C’est sûrement un garçon ! Serge, calme-toi, lui intime-t-elle. » Elle lève les yeux sur la crête du beau pin devant elle. Elle qui a tant désiré une fille ! C’est gagné ! Qu’est-ce qu’elle va en faire, de son bébé, une fois débarqué sur la planète Terre ?
Elle est désœuvrée, sans travail. Son métier de Sage-Femme qu’elle aime tant lui manque. L’ambiance dans Toulon a notablement changé. Sur le marché coloré du Cours Lafayette où Emma adore faire ses courses, les visages sont graves. L’essence commence à être rationnée. L’acheminement des denrées essentielles est de moins en moins assuré. Les nuages s’accumulent. Le long des remparts de la vieille ville, des files de jeunes gens grossissent devant le bureau de mobilisation.
Des gendarmes contiennent la foule des mères désespérées de voir partir, Dieu sait où, la chair de leur chair, satisfaire l’appétit des canons. Le cauchemar revient, vingt ans après la « Der des Der ». Dans les rues, à présent, il n’y a plus que des femmes, des vieux et des enfants. Les hommes ont disparu. Les seuls qui restent sont regardés de travers. Suspects. Déserteurs ? Espions ? Trouillards exemptés ? Débiles mentaux ?
Où est le sien ? Que fait-il maintenant ? Reviendra-t-il avant la naissance de son fils, puisque son instinct lui dit que ce bébé sera un garçon ? Que c’est dur de ne pas avoir de nouvelles ! Mariette en a eu, elle. Son mari est en Corse. Pourquoi la Corse ? Secret défense ! Paul travaille dans les communications. C’est un expert en Morse. Il sait décoder ces sifflements courts et longs comme s’il s’agissait d’un langage. Étonnant, quand même ! Son bateau est mouillé en rade d’Ajaccio. Pourvu qu’il n’arrive rien ! Elle ne supporterait pas de voir son amie malheureuse !
Et Jean qui est en Afrique du Nord, lui. Que fait-il en ce moment ? Voilà trop longtemps qu’elle n’a pas de nouvelles. C’est trop cruel ! Même pas un mot !
À suivre vers l’épisode 4
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