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EMMA - 39/40 - Guerre et destinée. Épisode 5

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 25 nov. 2025
  • 8 min de lecture
Le croiseur français explose à cause de mines qui s'entrechoquent lors du contre-ordre de l'État-major. C'est le premier navire de la marine qui disparaît au début de la guerre, et ce, par accident.
Le croiseur français explose à cause de mines qui s'entrechoquent lors du contre-ordre de l'État-major. C'est le premier navire de la marine qui disparaît au début de la guerre, et ce, par accident.

L’évidence du drame (suite de l'épisode 4)

Sur le moment elle n’a pas de réponse à sa question. Les deux paysans gardent le mutisme. À peine murmurent-ils qu’il ne faut pas se fier aux rumeurs.

Sous le choc, elle oublie de reprendre ses bidons de lait et dévale en courant la rue jusqu’à la maison.

—   Qu’est-ce que vous me cachez ? hurle-t-elle à la figure de son père. Hein ? Dis-moi, qu’est-ce que c’est que cette histoire au sujet du Pluton ? »

Ses yeux lancent des flammes. Les mêmes yeux que son père, décidément. Théodore la regarde bien en face. Il ne baisse pas les yeux. Habitué aux drames de la vie, il a élevé sa fille dans la dureté et l’intégrité. La vérité, il ne faut pas en avoir peur, même si elle est pénible à entendre. Mais la vérité, il ne la connaît pas. Du moins pas encore.

—   Écoute, mon poussin. L’autre jour, chez ton oncle, c’est lui qui m’en a parlé pour la première fois. Il paraît qu’on lui aurait dit… qu’un bateau aurait sauté à Casablanca. Il paraîtrait qu’il s’agit du Pluton. Mais rien n’est moins sûr. Avant de t’en parler, je voulais vérifier si c’était vrai. Je suis allé à Roanne, à la Gendarmerie, mais ils n’ont rien voulu me dire. Ils m’ont répondu un truc du genre « secret-militaire… Que si on n’avait pas été averti par la Marine, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Et que si on devait savoir quelque chose, ce serait par eux de toutes les façons. »

—   Ben alors ?

—   En revanche, ce qui m’inquiète, c’est que l’oncle l’a appris par un marin en service à Toulon qui connaissait Jean. Il était venu en permission mais il n’est pas resté très longtemps. Ce qui veut dire que ce n’est peut-être pas faux. Il faut t’attendre au pire, tu sais ?

—   Je veux redescendre à Toulon ! Je ne peux pas rester comme ça sans savoir. Ils finiront bien par me le dire. Mariette a eu des nouvelles de Paul il a quelques jours, et moi toujours rien. Et Paul ne dit pas un mot au sujet du Pluton.

Mariette est à l’étage en train de faire la toilette des deux nourrissons dans un bac en cuivre en forme de sabot qu’elle alimente en eau chaude avec un broc. En entendant les voix lointaines parler du Pluton, elle descend dès qu’elle le peut avec les deux marmots dans les bras après les avoir séchés soigneusement.

—   Réfléchi bien, répondit Théodore. S’il est arrivé un drame, tu ne vas pas tarder à le savoir. Les routes ne sont pas sûres, maintenant, pour aller dans le Sud. Ni nulle part d’ailleurs. Attend encore un peu, poussin.

—   Je me sens inutile, ici. Attendre, c’est insupportable ! Mariette, tu serais prête à descendre à Toulon ?

—   Écoute, che pense que ton père a raison, répond-elle avec son accent inimitable. Attendons encore quinze chours. Après, si tu ne sais touchours rien, alors che t’accompagnerai.

Le Pluton

Sur son navire, Jean ne saura jamais ce qu’il s'est passé au moment de la vibration de la chaîne soutenant la mine qui s'est entrechoquée avec sa copine.

Le « Pluton », croiseur mouilleur de mines, cent cinquante mètres de long, quatre cents personnes à bord, jaillit hors de l’eau tel un poisson volant dans le port de Casablanca.


Ce jour-là, à Coutouvre, un gendarme vient finalement frapper à la porte des Labrosse. Sobrement, il laisse un document et salue avant de s’éclipser. Théodore le prend des deux mains, tel un précieux parchemin.

Il est adressé à Madame le quartier-maître chef Jean Auroux, provenant du Ministère de la Marine, sis à Vichy.

Emma est sortie en compagnie de Mariette faire une promenade avec les deux poussettes toutes neuves. Son père allume une bougie, va cueillir quelques fleurs dans le jardin puis il remplit un bon verre de niole. Elle en aurait besoin.

A son retour, dès la porte franchie, elle comprend. Elle comprend que son existence de femme mariée a pris fin. Elle s’approche doucement de son père. Le fourneau ronronne imperturbablement. Tout le monde s’est installé autour de la table. Elle s’assoit lentement et avance les mains vers l’enveloppe, la regarde longuement, la décachette prudemment comme si elle allait exploser. Ses mains ne tremblent pas. Elle sait déjà. Elle a su dès les premières rumeurs, par instinct ou par logique. Le titre est sans équivoque : « Compte rendu sur l’explosion du Pluton »

Tout le monde est suspendu à ses lèvres. Elle lit. Malgré une pointe de vibration, sa voix reste monocorde :

—     L’énorme déflagration fut accompagnée d’une succession perlée d’explosions d’égale intensité provenant des mines encore actives des alentours. Le pont s’ouvrit et la partie arrière plongea dans les minutes qui suivirent. Les cloisons intérieures furent totalement défoncées, la cheminée arrière bascula vers l’avant sous l’effet du souffle. Les embarcations de sauvetage, les treuils et tous les apparaux furent projetés sur le quai du poste et de la jetée « De Lure », où était amarré le navire. Le Commandant fut décapité. Ses papiers d’identité volèrent jusqu’au phare d’El Hank, à plusieurs kilomètres de là. Le navire polonais Wilja reçut la mitraille. Deux camions sur le quai, destinés à recevoir et transporter les mines, furent littéralement pulvérisés et le quai défoncé. L'incendie du Pluton se communiqua à la cale à mazout qui renfermait sept cents tonnes de combustible. Une énorme colonne de fumée noire s'éleva de la partie arrière du bâtiment qui s'enfonça rapidement dans l'eau. Bientôt, seule émergea des flots la passerelle arrière de DCA. L'explosion fut entendue dans un rayon de cent kilomètres. Casablanca reçut ce jour-là une pluie impressionnante de débris humains et matériels. La catastrophe fit deux cent vingt-six morts ou disparus et cent sept blessés. Pourtant, seules les mines sautèrent et les projectiles plus stables contenus dans les soutes à munitions n'explosèrent pas, ce qui évita un plus grand désastre. Lorsque se produisit le drame, une colonne comprenant 22 ambulances d'un groupe médical de campagne passaient boulevard Sour-Djedid, non loin de l'Amirauté. Le commandant de la colonne, le Médecin-Capitaine Ferry, donna l'ordre de rallier immédiatement le port. Grâce à son sang-froid et à son sens de l'initiative, cent cinquante blessés graves dont l'état nécessitait un transport rapide à l'hôpital, purent recevoir les transfusions de sang qui les sauvèrent. Les secours s'organisèrent promptement mais, en dépit de tous les efforts, le bilan de la catastrophe fut extrêmement lourd. Parmi le personnel du Pluton, on décompta dix officiers tués ou disparus et cent quatre-vingt-seize officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins tués ou disparus. Il y eut deux officiers et soixante-quinze subalternes blessés. Le Capitaine de Frégate Dubois, commandant du navire, officier de grand avenir et l'un des plus brillants de la Marine Nationale, fut tué. En outre, un officier et dix-neuf matelots de la Marine Nationale à Casablanca furent tués et vingt-neuf autres blessés. Un Lieutenant de Vaisseau de la Marine polonaise qui se trouvait à bord du navire école WILJA fut grièvement blessé et l'on dut l'amputer d'une jambe.

—   Prend un verre d’eau, tu veux ? interrompt son père.

Emma s’interrompt, haletante. L’émotion la submerge. Elle s’étrangle en buvant, tousse, et continue :

—     Un pilote d’avion chargé de surveiller les côtes vit l’épais nuage monter jusqu’à une altitude de 3000 mètres. Le bilan aurait pu être encore bien plus lourd. En effet, grâce à l'attitude héroïque d'un responsable du port, l'Enseigne de Vaisseau Combrade, mobilisé par la Marine du Maroc, de nombreuses vies furent sauvées. Cet officier, quoique grièvement blessé, refusa de se laisser évacuer tant qu'il restait des victimes plus gravement atteintes que lui-même. L'attitude de la population casablancaise fut remarquable et l'on nota de beaux exemples de solidarité. Les dons de sang furent très nombreux et les services de la Croix-Rouge française se dépensèrent sans compter. Blablabla.

Suivent les condoléances et recommandations pour l’enfant, qui devient, du coup, un des premiers « Pupille de la Nation » de ce conflit.

Elle pose la missive. Le silence se fait lourd, troublé seulement par le balancier de l’horloge. Tout le monde baisse le nez.

C’est ainsi que le compte rendu de la marine a été rédigé avant d’être enfoui dans les cartons « secret-défense ». Il ne sera repris par « La Vigie Marocaine » qu’en 1945.

Le Pluton est le premier désastre maritime français de la guerre. Et elle n’a commencé que depuis 10 jours.

Toute la famille entoure Emma. Son père se racle enfin la gorge et essaye de formuler quelque chose. « C’est un croiseur qui portait mal son nom : Pluton, dieu le plus haï des mortels au point que les dieux eux-mêmes l’avaient en horreur. » Et comme personne ne semble comprendre : « C’est de l’Iliade, soupire-t-il ».

L’apathie retombe. Emma relève la tête et dit enfin d’une voix abrupte où perce une pointe de résignation :

—   Je l’ai si peu connu, cet homme, finalement. Je ne l’ai aimé que quelques mois. C’est terrible ! Je culpabilise de me sentir vide, à cet instant, mais je n’arrive pas à ressentir autre chose que… que… que de la tristesse. Oui, c’est ça. De la tristesse. »

Après un long moment, elle inspire profondément et reprend :

—   Mon bébé a besoin de moi plus que jamais. C’est lui qui compte, maintenant.

—   On t’aidera, dit Mariette en lui posant la main sur l’épaule. Ne t’inquiète pas. On l’aimait bien, ton Jean. Mais se lamenter ne le fera pas revenir. Tu as la vie devant toi. Et tu es forte. Tu peux compter sur nous, sur tes parents, sur Paul et sur moi.

—   Quelque part, je suis soulagée de ne plus attendre pour rien. C’était insupportable de sentir tous ces regards compatissants et faussement rassurants autour de moi. Je sais que c’était très dur aussi pour vous. Ca a dû vous faire revivre d’horribles souvenirs.

—   Oui, on a connu ça, hélas, ajouta son père. Au moins, maintenant, tu vas pouvoir aller de l’avant. Il faut que tu reprennes ton métier. Mettre des enfants au monde, quoi de plus beau.

Emma ressent le besoin pressant de quitter Coutouvre. Plus rien ne la retiendrait dans le midi, mais il faut régulariser sa situation de veuve de guerre et celle de son fils comme pupille de la Nation. Et puis récupérer ses affaires. Oh ! Pas grand-chose, mais tout de même ! Le moment le plus poignant sera de « débarrasser », quel horrible mot, les vêtements de Jean. Qu’allait-elle garder ? Est-ce utile, bénéfique, profitable, de récupérer quelque chose ? Au plus profond d’elle-même elle n’en voit pas la nécessité. Quoi ? La période qu’elle a passée avec Jean, doit-elle dire avec Jean ET ses amis Mariette et Paul, pour aussi forte qu’elle fut, ne lui semble pas ancrée dans ses fibres affectives. Après tout, hormis les absences professionnelles de son mari, sa présence auprès de lui se compta en journées. Elle n’a pas eu le temps de s’attacher. Elle n’arrive pas à vivre le deuil réparateur. Ou plutôt non, elle l’a déjà vécu, ce deuil, par cette attente devenue vide de sens, sans but, repliée sur elle-même et son fils, solitaire sinon seule.

Redescendre à Toulon n’est pas une mince affaire. La ligne de démarcation vient d’être instaurée. D’immenses files de gens affamés, assoiffés, surchargés de ballots, bibelots et autres babioles fortes de sens, essayent de franchir cet espace vers la pseudo liberté. La « France Libre » ! Ils ricanent. Ah ! Elle est belle, la France. Déchirée, humiliée, bafouée, trahie, salie, ruinée, elle part en morceaux. Même les membres du gouvernement ont fui tels des rats quittant un navire sur le point de sombrer. Sauve qui peut ! Voilà quel était le mot d’ordre ! Emma et Mariette avec les deux bébés sur les bras, malgré leurs conditions maternelles respectives et respectables, sont écrasées, ballottées, bousculées. Tous se foutent de tous. Chacun pour soi dans l’exode ! Quelle gigantesque chienlit, où l’on peut voir les têtes surnager par-ci par-là sur la marée humaine comme des ballons de plage !

Comment les deux femmes vont-elles survivre à Toulon avec leurs bébés ?

 

(à suivre, épisode 6 et dernier)

 

 
 
 

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