EMMA - 1939 - Guerre et destinée. Épisode 2
- Jean-Bernard MICHEL

- 18 nov. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 nov. 2025
Les émois d’Emma (suite)
Ce jour-là, alors que les vieux sous la tonnelle devisent gravement de la guerre qui menace, Jean entreprend dans un champ voisin de convaincre Emma d'abandonner cet appel religieux qui ne sied pas à une jeune femme aussi belle, aussi attirante, aussi charmante, aussi... hmm… et aussi…. Non, décidément, elle ne portera jamais la cornette. Elle ne sera jamais mère supérieure à l’Hôtel-Dieu !
L’idylle est totale, passionnelle. Les semaines passant, Emma sent qu’il se passe un phénomène bizarre. Ses seins gonflent et deviennent douloureux lorsque Jean les touche. Pire ! « Rien ne vient ». Elle comprend très vite que lorsque « rien ne vient », on doit s’attendre à ce que ça finisse par venir… neuf mois après. Pire encore ! Jean reçoit une lettre de mobilisation : « Ordre de rejoindre Toulon au plus vite. » Son beau croiseur fait déjà chauffer les chaudières, prêt à appareiller.

Par amour ? Par urgence ? Par conviction religieuse ? Toujours est-il qu’Emma et Jean se marient pour le meilleur, très peu, et surtout pour le pire. Ce qu'ils ne savent pas.
La fête est sobre. Louis Labrosse est grave, pour ne pas dire triste, voire anxieux. Jeanne, maternelle et complice de sa fille, est très présente jusqu’au départ. Trop inquiets des évènements politiques graves qui s’annoncent, les parents d’Emma n’en rajoutent pas dans le pathétique. Ils ont connu des temps autrement plus difficiles. Ils accompagnent leur fille et leur gendre jusqu’à la gare de Roanne, à 15 kilomètres de là. Pas de pleurs, pas de démonstration expansive. Louis Labrosse se tient droit, rigide, digne. Les effusions se font en silence. Jeanne a le visage fermé. À peine essuie-t-elle une larme. Elle a déjà trop souffert dans le passé.
Abordant tout juste la cinquantaine, elle a assisté à trop de séparations définitives, sur ce quai de gare. D’abord les trois longues années de service militaire où son amoureux est si peu rentré, puis la guerre, en 1914. Tous les hommes de la famille ont été « kidnappés » pour des combats mortels face à l’ennemi. Si peu en sont revenus. Et les horreurs du champ de bataille de Verdun, racontées le soir à la veillée, alimentent encore et toujours les conversations. Elle a vu son homme, devenu son mari juste avant les hostilités la quitter trop de fois. Et puis son frère, et puis son beau-frère, et puis ses oncles. Emma a été le fruit d’une retrouvaille, lors d’une permission en 1915. Lorsqu’elle est née, le 20 juin 1916, elle était seule, sans savoir si seulement son époux était encore en vie, sans pouvoir lui annoncer la nouvelle. Et pour survivre, heureusement, il y a la fameuse usine. Elle ne revit son mari qu’à la fin, sur le quai de cette gare, hagard, décharné. Tous ont été ravagés, sinon mortellement, du moins psychologiquement. Et les survivants faisaient des cauchemars terribles qui les poursuivraient jusqu’à la fin de leur vie. Et voilà ! Tout recommence ? Non ! Là, c’est trop. C’est trop injuste ! Elle n’a pas mérité ça ! Ce terrible coup de sifflet qu’elle a entendu tant et tant retentit encore et toujours à ses oreilles. Ce sifflement si strident, si angoissant, qui annonce tant de misère ! Elle est pétrifiée. Elle ne peut plus faire un geste. Même pas un signe de la main. Et le train s’ébranle de son souffle puissant, lentement, dans son panache de fumée âcre et blanche. Vers une nouvelle destinée.
Emma, femme de marin
Le voyage n’est pas très joyeux. Trois changements de trains. Quinze heures de trajet. Mais la perspective pour Emma de construire une vie de famille avec un homme solide, dans un vrai foyer à soi, efface toute fatigue. Cependant, tout est gâché par la sombre perspective qui se prépare dans l’ombre. Tout le monde en parle dans le train. Que se passera-t-il si Hitler met en œuvre son terrible projet ? Et chacun y va de son commentaire, dans l’espace exigu du compartiment. Les gens parlent fort pour couvrir le bruit de la machine à vapeur.
- Avec la ligne Maginot, on ne risque rien. On les attend, dit un pépé maigrichon et moustachu !
- Il a promis qu’il ne s’intéressera pas aux frontières de l’ouest. Ce qu’il vise, c’est la récupération des frontières de Pologne, répond un gros bedonnant d’une trentaine d’années, boucher de son état.
- Et vous croyez ce voyou ? Quand il aura la Pologne, qu’est-ce qui l’empêchera d’aller plus loin ?
- Bah ! Ils sont trop faibles ! On en ferait qu’une bouchée !
- Trop faible ? Vous plaisantez ! Depuis qu’ils ont rompu les accords de Versailles, on dit qu’ils ont construit une armée redoutable.
- Bah ! Il ne faut pas se fier aux ragots, conclus le boucher en enfournant un saucisson à l’ail !
Le pépé haussa les épaules en marmonnant : « On voit bien que vous ne les avez pas connus en 14. Ce sont des molosses qui ne lâchent pas leur proie si facilement. Il a fallu perdre huit millions d’hommes pour en venir à bout !
Jean serra la main d’Emma. Il la rassura. « Avec la flotte redoutable qu’on a, personne n’osera nous défier ».
À Toulon, Paul, un copain alsacien à l’accent redoutable, marin tout comme lui, s’est occupé de tout pour accueillir les jeunes mariés. Le petit appartement trouvé en plein centre de la ville, à deux pas de l’immense Arsenal, est simple, mais coquet. On y accède par un petit escalier en colimaçon au bout de trois étages. D’un petit balcon, on peut voir le marché coloré du Cours Lafayette, et plus loin les magnifiques bâtiments de guerre au mouillage dans la grande rade. C’est la première fois qu’Emma voit la mer. Elle est assez déçue finalement. Elle s’était imaginé quelque chose de plus vivant, de plus inquiétant, de plus mouvant. Et ce qu’elle voit de son balcon, c’est une flaque. Immense, certes, mais une flaque inerte au soleil d’avril.
En revanche, la surprise vient d’en haut ; un ciel aussi limpide et d’un bleu aussi intense, elle n’avait pas pensé que cela pouvait exister. Et des mouettes. Une quantité incroyable de mouettes, semblables à de grosses colombes, volettent partout en piaillant. Tout cela respire la gaieté. La vie s’organise tranquillement, comme si Emma avait toujours vécu ici. Son ventre commence à gonfler sérieusement et le prénom est décidé. Si c’est une fille, elle s’appellera Mariette, comme la femme de Paul, si sympathique avec son accent aussi alsacien que celui de son mari. Si c’est un garçon, on l’appellera Serge. Mariette et Paul sont voisins.
Pendant que les deux hommes partent prendre leur quart sur leur bateau à quai, toutes deux vont se promener au Mourillon, d’où elles peuvent contempler tout le port. Il y a une telle myriade de navires que l’immense rade semble ne pouvoir les contenir. De la côte escarpée où elles se trouvent, elles peuvent voir en face, toute proche, la presqu’île de Saint-Mandrier qui ferme la rade à tous les vents, principalement le Mistral, le plus violent de tous. Barré par une digue centrale, le goulet laisse ainsi une grande passe ouverte au sud pour les gros bateaux. Une plus petite au nord n’est empruntée que par les plus petits et ceux des pêcheurs. Les mouvements incessants de ces navires de tout tonnage donnent le vertige.
Emma et Mariette sont fières de se sentir indirectement partie prenante de cette agitation bruyante. Les sirènes emplissent l’atmosphère dans le lointain. Elles cherchent leurs hommes par bateaux interposés.
« Là, c’est celui-là, je crois ! ». « Mais non, ça, c’est un torpilleur. Jean est sur un croiseur, le Pluton ». « Ah ? Tu crois ? En revanche, je vois bien le tien, là ! C’est le Richelieu, c’est ça ? » « Oui, ils sont en train de le finir » « Quand même, qu’est-ce que c’est impressionnant ! »
Ce mois d’août est un pur bonheur. Le temps est exceptionnellement beau, même pour les gens du midi, à ce qu’il paraît. Les deux couples partent dès qu’ils peuvent se baigner à la plage du Lido. Jean et Paul ne partagent pas avec leurs épouses leurs soucis guerriers, qui semblent devenir incontournables, bien qu’inconcevables. Durant cette période merveilleuse, les deux femmes deviennent, petit à petit, de vraies amies. Mariette aussi est enceinte, quasiment de la même période, ce qui les rapproche encore plus. Les guerres, passées ou à venir, elles s’en foutent comme de l’an…14. Ce n’est pas leur problème. Elles n’imaginent même pas que cela puisse exercer une influence sur leur quotidien. Elles ont assez entendu les vieux en parler. Ça suffit comme ça !
Et pourtant !
Le premier jour de septembre 1939, une voiture s’arrête en bas du petit immeuble. Un homme casqué de blanc en descend, puis atteint prestement le palier du troisième, essoufflé, puis tend aux deux hommes en présence de leurs femmes un papier. Paul et Jean sont mobilisés et convoqués pour embarquer d’urgence. C’est le début de la soirée. Les grillades crépitent sur le balcon. L’air est limpide. Le ciel a les couleurs profondes du bleu indigo sur lequel se déchirent les doigts rouges, ocres et jaunes des cirrus illuminés par en dessous, par le soleil couchant sur la ligne d’horizon, soufflés par un mistral léger. Quelque cigale grésille encore sur le pin d’en face, solitaire sur la petite placette sereine et calme.
Le marin-soldat de la police militaire est embarrassé de plomber l’ambiance. Il s’excuse maladroitement d’interrompre un si charmant moment, mais l’heure est grave. « Les ordres sont les ordres, n’est-ce pas ? Et mon ordre à moi, c’est d’emmener sur-le-champ le quartier-maître Paul Théobald et le quartier-maître Jean Auroux. sur les lieux d’appareillage. Les chaudières chauffent déjà et l’appareillage est imminent. Aussi voudriez-vous bien vous préparer toute affaire cessante… ».
La première réaction des deux femmes est : « Qu’est-ce qu’on va faire de ces côtelettes ? ».
Mais aussitôt, elles prennent conscience que plus rien ne sera comme avant. Et que les côtelettes peuvent bien cramer. Le ciel est en train de s’éteindre. La nuit s’engouffre, et soudain, il fait froid, très froid dans les âmes des deux femmes. Leurs ventres sont déjà gros. L’accouchement est prévu dans deux mois. Seront-ils de retour ? Après tout, ce n’est peut-être qu’un exercice ? Ou une gesticulation politique et diplomatique ?
... À suivre.
Très bientôt, épisode 3 : « La guerre »
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