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En mer Rouge vers Djibouti

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 11 oct. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 nov. 2025

Ce jour-là, nous naviguons sur le « Cambodge », paquebot de ligne moderne des « Messageries Maritimes », compagnie mythique de la ligne d’extrême orient. J’ai six ans et c’est déjà ma troisième croisière. Nous avons quitté Marseille et voyageons en mer Rouge vers Djibouti.

Le navire fait partie de la flotte des Messagerie Maritimes, moderne car il y a des ascenseurs et la climatisation dans la salle à manger des premières classes. Le luxe n’est pas pharaonique, mais bien présent.


Le Cambodge est un des trois paquebots mixtes (cargo également) alloué à la ligne d'Extrême-Orient de la compagnie des "Messageries Maritimes".  J'y ai passé, au total de mes navigations, plus de 2 mois.
Le Cambodge est un des trois paquebots mixtes (cargo également) alloué à la ligne d'Extrême-Orient de la compagnie des "Messageries Maritimes". J'y ai passé, au total de mes navigations, plus de 2 mois.


Ce que j’adore le plus, et cela lors de chaque voyage une fois à bord, ce sont les odeurs infiniment riches ainsi que les sonorités multiples et vibrantes. Elles m’envahissent par ondes, par vagues. Les gifles de l’air du large agitent les moindres de mes neurones.

Odeurs de chanvre des cordages, de graisse des bossages, effluves de mazout sortant des cheminées lors d’un retour de vent, odeurs de cuisine à proximité de la salle à manger, senteurs parfumées venant d'un rivage lointain et encore invisible en arrivant du large et laissant deviner des mondes inconnus. Fragrances des bois précieux et des cuirs luxueux des cabines, puanteurs agréables de la salle des machines saturées également de sonorités infernales et rythmées, paroles et rires envolés dans le vent lumineux du large par des passagers insouciants. Ronronnement permanent et omniprésent des groupes électrogènes du bord, même à l’arrêt au port. Et aussi, grincements des machines et grues sur les quais, chargeant et déchargeant des heures durant des cales gorgées de marchandises les plus hétéroclites, allant du piano à queue jusqu’aux voitures et camions suspendus au bout de mâts de charge, en passant par des grappes de ballots enserrés dans les mailles d’un filet géant.

Oui, car le paquebot est aussi largement cargo et ses cales sont immenses. Toutes ces sensations vibrent à mes oreilles, à mes narines, caressent ma peau, éblouissent mes yeux, lesquels plongent dans l’infini de l’horizon, cherchant le prochain continent où nous accosterons. Je passe ma langue sur mes lèvres. Je sens le goût du sable et du sel. Mes cinq sens sont exacerbés par ce voyage. Pour le sixième, il faudra attendre encore quelques années. Mon subconscient me dit du haut de mes six ans que j’ai déjà connu cela avant ma naissance, entre l’Asie et la France dans le ventre de ma mère, puis entre la France et le Sénégal et encore du Sénégal vers la France.

Je comprends déjà tous ces marins qui, envoûtés à tout jamais par toutes ces sensations enivrantes, n’ont de cesse que de chercher à les retrouver s’il arrive qu’ils en soient privés.

Et me voilà partout sur ce paquebot, sur celui-là et sur les futurs que je prendrai, en haut, en bas, dedans, dehors parcourant les ponts et les coursives, montant les échelles, en descendant d’autres, visitant la passerelle du commandant.

Celui-ci riant de ma curiosité insatiable m’installe dans le fauteuil du pacha, et me fait tenir la barre, laquelle, en ce temps-là, est matérialisée par une grande bonne vieille roue imposante et non pas de ces futurs « joysticks » de science-fiction, insignifiants et improbables qui équiperont les bateaux actuels.

Être un enfant libre sur un « liner maritime » pendant des jours et des jours de croisière est un privilège inouï dont je savoure tous les instants. J’ai côtoyé de très près les maigres et morveux enfants misérables et insouciants des villages de brousse ou du désert lorsque j’accompagnais mon père médecin en convoi dans la brousse sénégalaise pour soigner les populations locales des affreux maux dont ils souffraient, et je sais apprécier ma différence. Je ressens déjà, non pas ma supériorité –surtout pas – mais ma chance.

J’ai apprivoisé le personnel du bord. Il me reconnaît et m’accepte partout. Je peux être invité à pénétrer aussi bien dans la cabine du capitaine que dans celle du cuisto, tous trop contents de briser leur solitude de vieux loups de mer. Je découvre donc les moindres recoins du navire et disparais aux yeux de ma mère des heures sans qu’elle ne s’en inquiète. Ma liberté est totale. Tout le monde me sourit. La vie me sourit.

Passer le canal de Suez est magique. Par moment, le vaisseau semble glisser dans les sables, en plein désert, tant les rives sont proches de chaque côté de la coque blanche. Les dromadaires, autres vaisseaux placides, nous côtoient dans le même silence immuable.

Nous les doublons lentement à hauteur de regard, ou même parfois plus hauts, lorsque la dune gonfle. S’il me prenait l’idée de sauter par-dessus le bastingage, je me retrouverais dans les dunes. Le navire semble repousser le désert devant lui pour avancer.

Le soleil se couche alors que je me tiens à la proue du navire.

Or un soleil qui plonge dans les dunes rougeoyantes alors que le vent brûlant commence à se rafraîchir sur ma peau, tandis que j’écarte les bras, alors que les dauphins jouent avec l’étrave, là, sous mes pieds quelques mètres plus bas, comment l’exprimer ?

Le film Titanic que je verrai bien plus tard, me rappellera tant cet instant qu’il me fera pleurer.

Comment trouver les mots justes pour tant d’intensité, tant de profondeur, tant de joie simple et pure, tant de paix ? Simplement je respire et je suis heureux, en pleine harmonie avec l’Univers.

Avec l’autorisation de ma mère, le commandant du navire me fera venir la nuit, chercher l’étoile Polaire. Dans la pénombre du poste de pilotage, il me parle doucement, comme pour ne pas casser la magie de l’instant. Il m’explique quelque chose qui me surprend encore aujourd’hui : « En mer, on y voit mieux grâce à la clarté des étoiles plutôt qu’avec la luminosité de la lune, propice aux illusions d’optique et aux erreurs de navigation ». Il me détaille la mer et le ciel nocturne.

En un mot, il me montre la voie, la seule, la bonne, la vraie sous la voûte étoilée ; celle qui, malgré les embûches de la mer Rouge pavée de hauts fonds et d’écueils terrifiants, nous mènera à bon port.

Et au bon port de Djibouti, nous arrivons.

 

La maison qui nous attend est grande et basse. Les caisses du déménagement arrivent. C’est l’effervescence de l’installation et de la découverte des lieux.

Une nouvelle aventure commence.

À suivre...

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