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Confiance

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 3 oct. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 nov. 2025

1957 - Golfe de Tadjoura - Côte des Solamalies - Mer Rouge

Un petit garçon caresse une raie en mer Rouge avec un sentiment de confiance.
Un petit garçon caresse une raie en mer Rouge avec un sentiment de confiance.

Ce jour-là, je me trouve tout seul au cœur d’un désert immense fait d’eau, de sable et de lave. Un désert où le soleil calcine tout ce qu’il touche du bout de ses rayons, où les bouteilles de verre se ramollissent par réfraction, où les œufs cuisent sur des roches de lave. Sur mon petit corps parfaitement adapté à son environnement, j’ai le plaisir frissonnant de me laisser incendier.

J'ai sept ans.

Je suis dans un des endroits les plus chauds et les plus reculés de la Terre. Pas une ombre. De son sommet, je vois ma dune plonger dans une mer de plomb fondu qui n’a de Rouge que le nom.

Mes parents sont loin au-delà des sables. Ils somnolent à l’ombre d’une bâche tendue par les piquets. Nous sommes séparés par une forêt d’épineux infranchissable, aux épines acérées longues comme des doigts, barrière hostile qui ne se contourne qu’en nageant longtemps le long du littoral.

Je dévale maintenant la poussière soyeuse et m’approche de l’eau. Le Khamsin, vent aride des terres brûlées, s’est épuisé d’avoir soufflé si fort. Le silence est absolu, hormis peut-être les battements de mon cœur sur les tempes. Les sons sourds et mats, lorsqu’il y en a, se propagent avec difficulté dans cet air dilaté qui vibre fortement, air qui se transmue en mirage si je lève le regard à hauteur d’horizon.

Je me sens si isolé, petit d’homme sur cette planète bizarre, surchauffée, sur le point de fondre, d’éructer, de trembler, de jaillir dans le flot incandescent des volcans tout proches. Car l’on dit qu’il existe, non loin de là, derrière l’or des dunes et les épineux, des cheminées fumantes et des lacs de magnésium fondu, dont la transparence au soleil les fait ressembler à de l’eau pure et paisible. Combien de légionnaires, au cours de marches éreintantes, séduits et attirés par leur clarté, y ont laissé la chair de leurs pieds jusqu’à l’os ?

L’endroit n’est pas hostile, non, il est surréaliste et je l’aime. Un enfer brûlant à la beauté glacée. Ce silence m’évoque l’espace intersidéral. Enfin, comme je l’imagine dans ma tête d’enfant.

Un tout petit clapotis retient soudain mon attention, interrompant ma rêverie sur ma place dans le monde. Ce clapotis m’intrigue. L’eau est d’une immobilité telle que la moindre mouche, la moindre nageoire la rideraient de façon incongrue. Tout est en suspension autour de moi. Je me sens en parfaite harmonie avec cet univers. Aussi, lorsque ce clapotis insolite… Je tourne la tête…

C’est alors que je la vois. De la famille des requins, elle avance timidement et ses ailes créent ce léger clapotis qui vient sur mes pieds en un frou-frou délicat. La raie s’arrête à ma hauteur, dans à peine vingt centimètres d’eau.

 Elle se présente solennellement à moi et nous nous immobilisons face à face. Tandis que je me penche, elle me répond en un salut de samouraï, ce qui déclenche chez moi un petit rire sans écho.

Après nous être mesurés dans ce silence minéral, je tends doucement ma main. La raie s’approche, s’approche encore, ondulant à peine de la bordure de ses ailes. Il ne lui reste que très peu d’eau autour d’elle. Je pourrais tenter de m’en emparer bêtement. De son côté, elle pourrait m’attaquer, oui bien sûr, m’emporter la main ou me planter son aiguillon venimeux dans le bras en une volte-face instantanée. Non, non. Là ! Tout doux ! Pourquoi serions-nous ennemis ?

Je descends mes doigts sur elle, et lui gratte la tête derrière ses yeux protubérants qui suivent ma menotte en louchant. Je ne savais pas qu’elles adorent ça. Hein ? C’est bon ? Puis je gratouille ses ailes frémissantes. Nous continuons à nous observer, et précisément à cet instant, j’ai l’impression mystérieuse de recevoir — de je ne sais qui et je ne sais d’où — la « Grâce ».

Je la caresse toujours. Elle se laisse faire, me faisant face. Ses yeux plongent dans les miens. Nous sommes tout aussi surpris l’un que l’autre. C’est l’évidence suprême. Nous prenons toute l’éternité pour nous contempler et nous étonner. L’eau est si cristalline, si transparente, qu’elle se mélange à l’air et dissout l’horizon. Ces deux fluides ne font plus qu’un, et « ma » raie paraît voler sans aucun support, sans pesanteur, hors du temps tels un vaisseau spatial.

« Je suis de ton monde et tu es du mien », semblons-nous nous dire. Osmose grandiose.

Confiance, oui ! N’est-ce pas la puissance de ce mot tout simple et si banal que tu essayes de me dire, petit animal ? Nous qui pourrions nous faire du mal si facilement ? Confiance ! Je réalise soudain, n’ai-je pas l’âge de raison, que ce mot me donne une force inconnue toute nouvelle. Victoire de la confiance et tout devient possible ! Et la peur se dilue, se désintègre, s’enfuit !

Alors j’oserai voler plus tard pour me rapprocher des nuages !  Alors je saluerai l’inconnu avec assurance. Alors j’accepterai d’écouter une promesse qui n’engagera pas que moi, et puis aussi j’oserai embrasser ma petite voisine Dominique dès que nous rentrerons chez nous, à Djibouti !

Elle est beaucoup plus jeune que moi. Elle n’a que six ans. Elle est si jolie quand nous prenons notre douche ensemble dans son jardin en face de ma maison.

Confiance ? Et si c’était le même mot que l’amour ?

Six ans, sept ans, c’est l’âge où les questions se posent, où les événements les plus merveilleux, les plus bouleversants, s’impriment dans votre âme pour la vie.

Ce moment magique, ce face à face que la nature m’a offert, est resté dans la mémoire du petit garçon que je veux toujours être… Il m’a souvent donné du courage dans les instants difficiles.

Il m’a aussi inoculé le désir, le rêve, la passion du vol, qu’il soit aquatique ou aérien.

Ce moment, je veux vous l’offrir… en confiance.


 
 
 

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