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Aux origines

  • Photo du rédacteur: Jean-Bernard MICHEL
    Jean-Bernard MICHEL
  • 8 oct. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 nov. 2025

Aux Origines...


Ce jour-là, je me trouve à Coutouvre.


Coutouvre, près de Roanne. Un petit village paisible de France
Coutouvre, près de Roanne. Un petit village paisible de France

Coutouvre, c’est un petit village rural typique planté au sommet d’une butte. Un tout petit village avec une grande église et une mairie. Et une école. Et une usine. Avec un clocher arrogant, une petite place et une rue sans circulation et sans accotement qui descend, bordée par de petites maisons modestes ouvrant directement sur le macadam. Avec une rue paisible toute droite vers un vallon, en bas, vers d’autres coteaux tous semblables. Un village où la vie s’écoule tranquillement, comme dans les autres villages. Un décès par-ci, un mariage par-là, une naissance... La messe tous les dimanches. Une pharmacie tenue par les religieuses à cornette d’un petit couvent, où lorsqu’on pousse la porte, des effluves de pastilles Pulmol au miel et l’odeur de gomme arabique nous envahissent.

Pas de médecin. Pas assez de monde pour le faire vivre. Une croisée de chemins, et surtout, à cette époque-là, on n’a pas trop le choix : si on veut échapper à la bouse verdâtre des vaches paissant dans des champs où l’on aime filer nez au vent, on ne peut que choisir la blouse grise de l’usine de filature… où l’on file droit derrière un métier à tisser.

Car l’usine, est tout en bas de la rue. Une usine de filature à l’architecture caricaturalement traditionnelle, avec ses trois grandes cheminées fumantes plantées sur des toits aux pans inclinés en biseau. Le cœur, le poumon du village. Un oiseau pourrait observer à travers les verrières tournées vers le ciel des dizaines de métiers à tisser emplissant la campagne environnante de leurs « Tchi-clang, Tchi-clang, Tchi-clang » métronomiques, sonores et obsessionnels. L’impression rassurante que, tout comme un cœur bat régulier et tranquille, ce tapage permanent signifie la vie, la prospérité du bourg et de ses habitants et qu’ainsi, tant qu’il continuera à battre, il ne pourra rien arriver de fâcheux à Coutouvre.

La maison du grand-père maternel est grande. Elle a la taille d’une ferme, bien qu’elle donne à même la rue. Le grand espace de vie est constamment chauffé par le fourneau, été comme hiver. Ce fourneau est la pièce maîtresse de la maison. Il en émane l’odeur de la soupe aux choux, du lard fondu, de l’eucalyptus, dont les feuilles trempent en permanence dans une casserole régulièrement alimentée en eau. Pour tuer les microbes, dit ma grand-mère. De fait, il n’y a pas souvent de maladies respiratoires dans la famille.

Mitoyenne, la grange exhale une odeur que j’adore. Une odeur dont seuls les « cul-terreux » connaissent l’existence. Une odeur mêlée de cambouis, de chanvre, de blé, de terre battue, de pétrole, souvent renversé dans le noir lorsqu’il s’agit de remplir la lampe. Car on s’éclaire encore à la lampe à pétrole dans cette maison. Il y a bien une ampoule électrique au plafond, mais elle n’est utilisée que dans les grandes occasions. Pas de gaspillage. Tout est recyclé. Rien n’est jeté, Rien ! Et mon grand-père, d’attitude et de regard droit comme un i, sévère, mais bienveillant envers moi (jamais il ne m’a fait peur, enfant), fabrique également tout ce qu’il peut. Une scie ? Voilà ! Une brouette ? Voici !

Je ne fais que deux ou trois étapes à Coutouvre entre les séjours outremer. Mais ils me marquent. Derrière la maison, il y a le potager, séparé par un grillage. En sortant de la grange, juste après les latrines qui consistent en un simple trou dans la terre recouvert par une cabane en planches disjointes, se trouve le poulailler et le clapier. Je passe des heures avec les lapins, à les observer, les nourrir, les caresser. Au  fond du potager, se trouvent les ruches, une dizaine. J’assiste de loin en l’enfumage. Mon grand-père revêt une tenue de cosmonaute et ramène des rayons dégoulinants de miel. J’adore mâcher la cire pour en extraire le suc.

Quels bons souvenirs j’ai de mon grand-père — Pépé —

Nous partons au lac, dans la campagne, pour pêcher des grenouilles. Un bout de chiffon rouge à l’extrémité d’une ligne suffit. Dès que la grenouille émerge de sous la couche de nénuphars pour happer le tissu, hop ! je tire la ligne d’un coup sec et cours en riant après l’animal éjecté qui bondit dans le pré. J’adore ces moments avec lui. Pépé, c’est mon rempart contre la solitude. Le reste du temps, en effet, je circule dans la campagne et parle aux crapauds, aux oiseaux, et surtout aux insectes qui me fascinent.

De retour à la maisonnée, je retrouve les odeurs si particulières d’eucalyptus, de cire d’abeille extraite des ruches, de vapeur disséminée par le fourneau surchauffé, d’exhalaisons de la grange que la porte entrebâillée laisse passer. Je monte l’étage par un escalier craquant. Au premier se trouvent les chambres. Il n’y a pas de toilettes, bien entendu. Une table, un broc, une serviette et un miroir pour le rasage de mon grand-père. C’est tout. De toilettes, point. Les latrines, dehors, en pleine nuit, sont injoignables. Il y a donc le pot, en émail bleu et blanc. Un dans chaque chambre.

Mais ce qui m’émerveille le plus, c’est le grenier. Tous les enfants aiment les greniers. Ce sont des mondes de rêves, d’aventures, des univers que l’on peut manipuler, des odeurs de paille et de foin que l’on s’approprie. Et quel grenier ! J’y passe des heures, des journées. Que de voyages fais-je dans ce vaisseau intemporel, au milieu des vieilles poupées défoncées, de tricycles d’avant-guerre, de vélos pendus à des crochets comme des morceaux de barbaque aux abattoirs !

 

Ma grand-mère me hèle en geignant à l’heure du souper. Ma grand-mère geint tout le temps. Elle gémit du matin au soir. Sur tout. Le temps, les enfants, la voisine, le curé, le fourneau qui s’éteint, mes cheveux mal coupés me faisant ressembler à un balai chiotte, mon dos voûté de corbeau qui lui fait penser au bossu du village… Charmante, quoi, la Mémé ! Elle assène sans cesse, entre deux plaintes, des remarques désobligeantes ou des sentences stupides.

Elle meurt alors que j’ai 16 ans. Je ne ressens pas de tristesse. En revanche, lorsque mon grand-père meurt, à peine un an après, atteint d’un cancer des ganglions lymphatiques, j’assiste à son passage dans l’au-delà.

Je ne me souviens pas avoir été informé de la gravité de la maladie. Mais l’ambiance est lourde dans la maisonnée. Mes parents sont là, ce qui mérite d’être noté, car les rares fois où je séjourne à Coutouvre, entre deux périodes outre-mer, je suis « parachuté » et livré à moi-même et à mes grands-parents.

Alors ce jour-là, quand ma mère veut m’écarter de la scène pénible qui va suivre, mon père insiste pour que j’entende les dernières paroles de mon grand-père, arguant que les choses de la vie, à dix-sept ans, ne doivent plus m’être étrangères. Je lui en sais gré, car j’aime beaucoup cet homme rude, mais sensible. Je pénètre donc dans la pièce attenante à la salle au fourneau. Là, mon grand-père est allongé nu sur sa couche, le corps couvert de ganglions, une véritable carte ganglionnaire entre la peau et les os, un cas d’école en faculté de médecine. Un lymphome, apprendrai-je plus tard.

Il s’exprime comme les mourants au cinéma. D’une voix à peine audible, il déclare avoir toujours tenté de faire le bien autour de lui, avoir toujours tenté d’assumer toutes les difficultés de la vie en homme d’honneur, et demande le pardon pour tout ce qui aurait pu causer de la peine. Et il meurt. C’est simple. La mort est simple, finalement. On en fait un tel plat ! Je suis fasciné par ce moment exceptionnel qu’il m’est donné de vivre. Approcher d’aussi près du mystère de la mort, pour un profane, ce ne peut être qu’un grand moment.

Bien sûr, l’instant est pathétique. Bien sûr, je suis très impressionné. Mais à peine triste. Et très étonné de ne l’être que si peu. Je m’imaginais que, normalement, dans les enterrements, il est normal de pleurer. Je culpabilise presque. Ma peine est intérieure, presque métaphysique. Je n’en laisse rien paraître. Peut-être parce ce que j’ai peu connu mes grands-parents et que je n’ai pas eu le temps de m’attacher à eux ? Je ne le pense pas car de mon grand-père j’ai le souvenir inoubliable de virée en montagne, des journées entières, jusqu’au « Mont Caume », jusqu’au « Gros Cerveau », quand ils descendent séjourner chez nous dans le sud-est, à Toulon.

Je le vois me tailler un bâton au début de la marche avec son éternel Opinel qu’il a toujours sur lui. « Un bon marcheur a besoin d’un bâton », affirme-t-il dès qu’il a trouvé la branche convenable. C’est lui, je crois, qui me transmet l’amour de la nature, de son mystère et de son infinitude. Sans mettre Dieu dans le coup. Il ne devait pas être très croyant, mais ça ne s’avoue pas, à l’époque, de peur de passer pour un hérétique et d’être systématiquement exclu.

Il n’avait pas d’explication à tout, comme le tente la religion. Il acceptait la part de mystère de la nature sans se croire obligé de l’expliquer par la bible. C’était un homme simple, mais profondément bon. J’ai comprends à ce moment-là qu’on peut parfaitement vivre avec sa morale et sa dignité sans tomber sous le joug des dogmes religieux, ni même celle des lois. Qu’on peut être bon et généreux sans se référer à la Bible, au Coran ou autre livre, ni même au Code Civil. Qu’il suffit d’aimer les gens, la nature, la vie. Et de la respecter. Tout simplement. Avec modestie et humilité. Que la vanité, l’orgueil, le pouvoir sont l’antithèse de la liberté.

Ce n’est qu’après avoir réalisé que je ne verrai plus cette maison, qu’un pan de mon enfance disparaît.

Vivre libre, c’est vivre léger.

Et cet homme, qui avait fait sept ans d’armée, dont quatre ans de guerre à Verdun en 1914, qui avait réussi à planquer son fils (mon oncle, donc) durant trois ans dans une ferme reculée, au nez et la barbe des gendarmes missionnés pour venir l’envoyer au travail obligatoire en Allemagne, pendant la deuxième guerre mondiale, savait de quoi il parlait.

Je ne me souviens plus de ce qu’il me disait du haut des montagnes que nous avions gravies, mais je sais l’impression de plénitude et de vérité qu’il m’en est resté.

 

 

 
 
 

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